Je vais aborder la relation entre droits naturels et bien commun à travers trois points qui me paraissent essentiels :
1. La fin et le bien de tout être humain, ainsi que son objectif moral, résident dans son épanouissement personnel.
2. Les droits sont des principes politiques qui protègent la possibilité pour chacun de poursuivre son épanouissement.
3. Garantir les droits est un bien commun, et nous devons établir une société qui y parvienne.

Commençons par un bref aperçu du concept d’épanouissement personnel. Aristote aborde la question de l’épanouissement humain dans son Éthique à Nicomaque. Il l’appelle eudaimonia, ce qui est souvent traduit par « bien vivre » ou « une bonne vie ». Mon propos sur l’épanouissement s’inspire des idées d’Aristote, mais ne les reflète pas exactement. Il s’appuie sur la vision développée par Douglas Rasmussen et Douglas Den Uyl qui ont exploré ces idées en profondeur : selon eux, l’épanouissement est individualisé et prend une forme unique pour chaque personne .
Les concepts fondamentaux sont les suivants : nous nous épanouissons dans la mesure où nous actualisons nos potentialités, l’épanouissement est notre fin et notre bien, et l’épanouissement est notre objectif moral.
Nous nous épanouissons en tant qu’êtres humains dans la mesure où nous mûrissons, développons et accomplissons nos capacités, aptitudes et potentialités naturelles. Nous possédons des potentialités intrinsèques, et nous les actualisons en atteignant des biens et des vertus humaines. Parmi ces biens nous trouvons des choses essentielles à la vie : la santé, le savoir, les relations et le plaisir. Nous trouvons également des vertus tel le courage, la tempérance, l’honnêteté et la gentillesse. Nous désirons naturellement ces biens et ces vertus. Par exemple, nous avons un désir naturel pour la nourriture, l’amitié et le savoir, et une aversion naturelle pour la faim, la solitude et l’ignorance. Bien sûr, nous ne désirons pas toujours consciemment ce qui est bon pour nous. Nous développons fréquemment une appétence pour des choses qui satisfont nos désirs au détriment de nos besoins et, par conséquent, ne sont pas bonnes pour nous.
Il est important de reconnaître que l’épanouissement ne prend pas la même forme pour tous. Chaque personne possède des caractéristiques, des potentialités et connaît des circonstances qui lui sont uniques. S’épanouir nécessite donc que l’on identifie les biens et les vertus humaines qui contribueront à notre épanouissement personnel. Il nous faut ensuite les combiner de telle sorte que ces biens et vertus soient équilibrés, en cela qu’aucun ce ces éléments n’élimine ou n’interfère avec les autres qui nous sont tout aussi utiles. Ainsi, chercher les voix de son épanouissement est un peu comme préparer un plat à son goût : la recette précisera les ingrédients mais aussi les quantités de chaque ingrédient conformes à mon goût. Si le sel est l’un de ces ingrédients, ma recette n’en nécessitera peut-être qu’une petite quantité afin que le sel ajoute de la saveur au plat sans, à mon goût, écraser l’apport des autres ingrédients.
Le plus important à comprendre est que l’épanouissement nécessite un travail personnel. Pour y parvenir, nous devons agir selon notre jugement, ce qui est un exercice de décision que nous devons conduire en toute liberté (self-direction). Nous devons utiliser notre raison pratique pour identifier les fins à poursuivre et les moyens d’y parvenir compte tenu des circonstances, et nous devons ensuite agir pour atteindre ces fins. Nous devons le faire nous-mêmes et, ce faisant, tenir compte d’une connaissance que nous seuls possédons : celle de nos caractéristiques, de nos potentialités et de notre situation. Personne d’autre que nous ne peut faire cela à notre place, ni programmer notre cerveau à cette fin. Nous devons garder cela à l’esprit, car c’est essentiel à la compréhension de ce qu’est l’épanouissement.
Imaginons à titre d’illustration que jouer de la guitare soit un hobby qui participe à votre épanouissement, compte tenu de vos centres d’intérêt, de vos capacités et des opportunités qui s’offrent à vous. Développer ce hobby est une tâche qui vous incombe. Vous devez choisir de consacrer du temps à la guitare et agir en conséquence. Vous devez pratiquer la guitare pour développer vos compétences. Personne d’autre ne peut le faire à votre place. Vous devez décider du temps que vous souhaitez consacrer à la guitare en fonction de vos centres d’intérêt et de vos autres engagements, et vous devez mettre en œuvre cette décision et les ajustements nécessaires pour atteindre un juste équilibre.
L’épanouissement, tel que décrit ici, est une expression et une manifestation de la vertu. Cela inclut à la fois les vertus de l’action – tels le courage et la tempérance –, et les vertus de la pensée – comme la connaissance et la sagesse. Parce que l’épanouissement est une tâche à réaliser soi-même, un bon usage de la raison pratique – c’est-à-dire, de la vertu de sagesse pratique – est essentiel à notre épanouissement. En fait, il est juste de dire que l’essence de l’épanouissement réside dans l’exercice de sa propre sagesse pratique.
Ayant identifié les caractéristiques clés de l’épanouissement, nous comprenons à présent que notre épanouissement unique est notre fin naturelle et ce qui est bon pour nous. Il est notre fin naturelle car il est l’actualisation de nos potentialités naturelles, un état d’accomplissement et de plénitude, et nous ne le recherchons pas pour autre chose. Par exemple, nous pouvons rechercher la richesse comme moyen de nous épanouir, mais nous ne recherchons pas l’épanouissement comme moyen de nous enrichir.
L’épanouissement est aussi notre bien. Le bien d’une chose n’est pas vraiment une propriété de cette chose, mais une relation entre ce qu’elle est et ce qu’elle a été ou pourrait être. Nous sommes bons dans la mesure où nous sommes ce que nous sommes censés être compte tenu de nos caractéristiques, de nos potentialités et des circonstances. Notre épanouissement unique est également bénéfique pour nous car nous l’atteignons en faisant ce qui est bon pour nous en tant qu’être vivant. En adoptant une alimentation saine et en se préoccupant de notre santé, nous faisons ce qui est bon pour nous, et cela contribue à notre épanouissement.
Il s’ensuit un point essentiel : l’épanouissement est notre objectif moral. Les choses que nous recherchons pour atteindre l’épanouissement méritent d’être choisies, car nous devenons bons en les obtenant et elles sont bonnes pour nous. Notre objectif moral d’épanouissement se ramène donc à ceci : puisque le bien humain est notre fin naturelle, nous nous devons d’être bons, et cela implique de faire ce qui est bon pour nous. C’est ce que les philosophes appellent un impératif hypothétique. En fin de compte, nous devons rechercher l’épanouissement, et il est juste que nous le fassions. Repensez aux exemples que j’ai donnés au début concernant les choses essentielles à la vie que nous désirons naturellement, comme la nourriture, l’amitié et la connaissance : parce que ces choses méritent d’être choisies, nous devons les atteindre.
Cela couvre le premier point : l’épanouissement est notre fin naturelle, notre bien et notre objectif moral. Passons maintenant au deuxième des trois points clés que j’ai évoqués au début : les droits sont des principes politiques qui protègent la possibilité pour chacun de poursuivre son épanouissement.
Le principal moyen par lequel les autres nous empêchent d’agir selon notre jugement et de poursuivre la forme d’épanouissement qui nous est propre est le recours à la force ou la menace d’un recours à la force. Il peut s’agir de force exercée directement, comme lorsque quelqu’un vous frappe ou vole vos biens. Il peut également s’agir d’une force exercée indirectement, comme lorsque quelqu’un vous escroque. Si je vous vends une canette de Coca remplie d’eau, j’ai pris votre argent à des conditions auxquelles vous n’avez pas consenti et, parce que vous n’aviez pas l’intention d’acheter de l’eau, je vous ai trompé en vous faisant agir contrairement à votre jugement.
Les droits sont des principes politiques qui définissent et sanctionnent notre liberté d’action en interdisant le recours à la force et en ne nous autorisant à y recourir qu’en cas de légitime défense. En interdisant le recours à la force, les droits protègent la possibilité d’un choix personnel ; ils laissent chacun libre de poursuivre son épanouissement.
Lorsque les droits sont garantis, chacun peut vivre comme il l’entend, à condition de respecter le droit égal d’autrui de faire de même. Les droits ne nous guident ni ne nous orientent dans notre quête d’épanouissement, si ce n’est en interdisant le recours à la force. En effet, les droits définissent le contexte dans lequel nous vivons et poursuivons notre objectif moral d’épanouissement.
Les droits sont naturels car ils sont ancrés dans notre humanité et dans notre besoin d’atteindre notre objectif moral avec et parmi les autres. Ils ne sont pas une création artificielle du gouvernement ni des privilèges accordés par celui-ci.
Permettez-moi d’insister : le but des droits n’est pas de favoriser l’épanouissement ni même de créer toutes les conditions nécessaires à un épanouissement, mais de laisser chacun libre de poursuivre son épanouissement. Il appartient à chacun de nous de faire preuve de sagesse pratique pour atteindre notre objectif moral d’épanouissement. Personne, pas même le gouvernement, ne peut nous inculquer l’épanouissement ni nous conduire à lui.
Le droit le plus fondamental est le droit à la liberté. C’est la liberté de penser et d’agir, et donc de vivre selon ses choix, dans la limite de la liberté égale d’autrui. Randy Barnett[1] décrit ce droit comme la liberté de faire ce que l’on veut de ce qui nous appartient, y compris notre personne et de tout bien extérieur que nous possédons légitimement.
Les droits à la vie et à la propriété sont des droits corollaires du droit à la liberté. Ils en sont de véritables expressions. Ainsi, le droit à la vie découle du droit à la liberté en appliquant ce dernier à notre corps et à la manière dont nous l’utilisons. Le droit de propriété est une application du droit à la liberté aux actions que nous mettons en œuvre pour transformer les éléments extérieurs à notre corps et pour en profiter sans que les autres n’interfèrent.
Les droits à la vie, à la liberté et à la propriété établissent de fait des zones de non-ingérence qui ne se chevauchent pas et au sein desquelles chacun peut vivre sans interférer avec ceux qui font de même. Lorsque ces droits sont garantis, chacun est libre d’exercer son autonomie dans un champ le plus large possible, dans le respect de l’autonomie mutuellement compatible de tous. On peut parler ici de liberté égale maximale.
Permettez-moi maintenant d’aborder le troisième point évoqué au début : le bien commun. La garantie des droits est un bien commun, et nous devons bâtir une société dans laquelle elle est effective.
Comme l’a suggéré Doug Rasmussen dans son exposé de ce matin, le bien commun n’est pas une fin déterminée qu’une société cherche à atteindre en régulant le comportement des individus. Le bien commun ne consiste pas à rendre les individus bons, mais plutôt à créer les conditions qui leur permettent de poursuivre leur bien ; chose qu’ils doivent faire par leurs propres efforts.
La garantie des droits est la condition décisive qui doit être établie afin de protéger la possibilité pour les individus de s’épanouir, car sans garantie des droits les individus ne peuvent agir selon leur jugement et poursuivre leur objectif moral d’épanouissement. La garantie des droits est une fin procédurale qui pose la condition fondamentale de la liberté, condition préalable à la poursuite de l’épanouissement. Il appartient à chacun d’utiliser la liberté limitée définie par les droits pour poursuivre son épanouissement.
Dans la mesure où une société garantit ces droits, c’est une bonne société ; dans la mesure où elle ne le fait pas, ce n’est pas une bonne société. Cela s’applique à l’ordre politique et juridique qu’une société établit ainsi qu’aux associations volontaires qui la composent. Les lois et les associations qui prétendent servir le bien commun doivent être compatibles avec les droits.
En tant que citoyens, nous devons nous efforcer de bâtir une bonne société. Puisque l’épanouissement est notre fin, notre bien et notre objectif moral, nous devons établir un ordre politique et juridique qui garantisse les droits et laisse chacun libre de poursuivre son épanouissement. Nous sommes tous partie prenante de l’avènement d’un tel ordre politique et juridique, et il est dans notre intérêt personnel de le faire.
En résumé, voici les trois principaux points que j’ai soulevés :
• L’épanouissement individuel est notre fin, notre bien et notre objectif moral.
• Les droits sont des principes politiques qui protègent la possibilité pour chacun de poursuivre son épanouissement.
• La garantie des droits est un bien commun, et nous devons établir une société qui garantisse ces droits.
Il y aurait beaucoup à dire sur les droits. Par exemple, nous pourrions aborder leurs caractéristiques, tel que le fait qu’ils ne sont pas en conflit et qu’ils ne sont pas des créances obligeant les autres à nous fournir des biens et des avantages. Nous pourrions aborder les mécanismes pratiques nécessaires à leur réalisation, tels que la propriété privée, la liberté contractuelle et l’état de droit, sujets abordés par Randy Barnett dans son livre « The Structure of Liberty ». Nous pourrions également aborder la légitimité des gouvernements et l’équité des lois. Mais ce sont là des sujets qui feront l’objet d’autres discussions.
J’écris actuellement un livre sur les droits intitulé « The Freedom to Flourish », et mon objectif est de le publier avant le 4 juillet 2026, date du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis.
En conclusion, je tiens à vous dire combien je suis inspiré par votre présence à ces sessions et j’espère que vous ferez partie de la prochaine génération qui défendra les droits. C’est ainsi que vous contribuerez à l’établissement de sociétés justes, où chacun pourra s’épanouir en toute liberté.
[1] NDT: Voir Randy E. Barnett (2000), The Structure of Liberty – Justice and the Rule of Law, Oxford University Press.
