La recherche du bien commun est un élément central du projet libéral. Une fois cela posé, nous ne sommes toutefois guère avancés tant l’expression « bien commun » est polysémique. Elle s’apparente en cela à bien d’autres expressions qui reviennent sans cesse dans les débats : intérêt général, justice, justice sociale, égalité, égalité des chances, sans oublier le dernier petit chouchou, la justice fiscale… Autant de mots et d’expressions qui tirent sans doute leur pouvoir de séduction de leur ambiguïté. Pour apprécier la position des libéraux il importe donc de préciser ce qu’ils entendent par « bien commun ». Tel était précisément le thème de l’Université d’été qui s’est déroulée en juillet dernier à Aix-en-Provence : « A la recherche du bien commun : voyage au cœur de la pensée libérale ».

En première analyse, on peut se demander ce qu’il reste au juste à chercher ! N’y-a-t ’il pas consensus – tout du moins chez les libéraux – pour dire qu’une société sert le bien commun lorsqu’elle offre à chacun la possibilité de conduire sa vie comme il l’entend, en toute responsabilité et en respectant autrui qui a les mêmes droits que lui ? Certes ! Mais comment faire en sorte que ce principe soit respecté ? La tâche est plus ardue qu’on pourrait le croire. Il nous faut trouver les institutions, les règles de vie en société qui nous permettront d’arriver à cette situation dans laquelle chacun peut chercher les voies de son épanouissement personnel sans entraver une recherche identique chez ses concitoyens. On se doute bien que l’institution de la propriété est appelée à jouer un rôle fondamental dans cette affaire. Mais est-ce suffisant ? L’État devra-t-il se limiter à la protection de la propriété ou peut-il – doit-il – jouer un rôle plus actif dans la promotion du bien commun ? Des différentes réponses qui seront apportées à ces questions jailliront différentes nuances de libéralisme ; nuances qui tendront parfois vers le conservatisme.
Au lecteur de ce Journal de se forger ses propres convictions sur ces questions. Pour l’y aider nous avons rassemblé ici plusieurs articles tirés des interventions de l’été dernier (d’autres articles suivront dans le prochain numéro). Ces articles sont eux-mêmes de natures très diverses : certains se placent clairement sur le plan philosophique, d’autres retracent l’historique et les métamorphoses du concept. D’autres encore abordent le débat dans une perspective pragmatique : Quelles politiques monétaires, quelles politiques fiscales sont compatibles avec le maintien du bien commun ? La bien commun nécessite-t-il une réglementation spécifique des utilisations de l’IA ? Le principe de précaution peut-il servir le bien commun ?
Cette exploration des racines de la pensée libérale paraîtra à certains ennuyeuse ; elle n’en est pas moins importante. Pour s’en convaincre il suffit de déplacer légèrement le débat vers un autre des piliers de la pensée libérale – d’ailleurs pas très éloigné du pilier « bien commun » – : le principe de tolérance. Une société (libérale) se doit d’être tolérante, comme n’a eu de cesse de le répéter le grand John Locke et une multitude d’autres penseurs, avant et après lui. Mais, pour cette raison, une société ne saurait tolérer l’intolérance… On ne peut donc faire l’économie d’une réflexion plus approfondie et c’est en précisant ces concepts de tolérance et de bien commun – et les moyens de leur mise en œuvre – que le projet libéral cesse d’être une simple utopie ; qu’il prend chair et gagne en cohérence.
Incidemment, au fur et à mesure que le projet d’une société libérale gagne en cohérence il devient plus aisé de détecter les idées et les actes qui mettent en péril ce projet. François Facchini nous en donne une bonne illustration dans son article consacré à la façon dont Keynes et Buchanan – deux économistes renommés – sont généralement perçus par des prétendus historiens de la pensée qui voudraient nous expliquer que Keynes sert le bien commun alors que Buchanan le souille. De nombreux lecteurs seront sidérés d’apprendre à la lecture de cet article que le grand John Meynard Keynes n’était pas ce personnage « cool », ami de la liberté, que décrivent nos professeurs des lycées. Bien au contraire, l’économiste de Cambridge a œuvré toute sa vie à la promotion de politiques eugénistes. Clairement, ce que Keynes considérait comme « une bonne chose » pour son pays n’avait pas grand-chose à voir avec le « bien commun » tel que le conçoivent les libéraux.
Et justement, ce qui ressort de cette approfondissement de la notion de bien commun c’est qu’il n’est rien de plus « cool » que le projet libéral ! Ainsi que le rappellent ces articles, les libéraux du 20ème siècle, à l’instar de James Buchanan, Gary Becker, Thomas Sowell, ont été prompts à dénoncer les méfaits de la discrimination, des apartheids, des politiques visant à écarter les immigrants du marché du travail ; tout comme les libéraux français du 19ème s’efforçaient d’expliquer qu’il valait mieux commercer avec les nations étrangères plutôt que de les coloniser…
En lisant plus attentivement les thèses libérales et en examinant de plus près les faits on s’apercevra ainsi que, bien loin de promouvoir une société de conflits où chaque individu chercherait son bien-être sans se soucier des autres, les libéraux ont toujours pris la défense de ceux que certaines factions cherchaient à exclure, parfois en faisant mine de les aider. C’est à de tels combats que conduit la recherche du bien commun bien compris.
