Au lendemain de la première guerre mondiale, l’éminent Ă©conomiste britannique, Edwin Cannan, dut se justifier de ce qu’il avait fait pendant les terribles annĂ©es de la guerre. Il rĂ©pondit : « J’ai protestĂ©. Â» Le prĂ©sent article constitue une protestation analogue contre les politiques de confinement mises en place dans la plupart des pays pour faire face Ă  la pandĂ©mie de coronavirus.

Je suppose que ces politiques sont comprĂ©hensibles et bien intentionnĂ©es. Cependant, comme de nombreux autres commen-tateurs, je pense qu’elles ont Ă©tĂ© mal pensĂ©es, nuisibles et potentiellement dĂ©sastreuses. 

La guerre, les experts et la planification publique

Ma protestation concerne en particulier les fondements thĂ©oriques clairement Ă©noncĂ©s par le PrĂ©sident Macron dans son discours tĂ©lĂ©visĂ© du 12 mars, dans lequel il Ă©nonçait trois affirmations que je trouve des plus intrigantes.

La première Ă©tait que son gouvernement allait appliquer des mesures drastiques pour « sauver des vies Â» parce que le pays Ă©tait « en guerre » contre le virus Covid-19. Il a utilisĂ© Ă  plusieurs reprises l’expression « nous sommes en guerre » tout au long de son discours.

Deuxièmement, il a insistĂ© dès le dĂ©but qu’il Ă©tait impĂ©ratif de tenir compte des conseils des « experts » : nous devrions tous ĂŞtre Ă  l’écoute et suivre les conseils de Â« ceux qui savent » – c’est-Ă -dire qui connaissent le problème et qui savent comment y faire face.

Son troisième argument majeur Ă©tait que cette situation d’urgence avait rĂ©vĂ©lĂ© combien il Ă©tait important de bĂ©nĂ©ficier d’un système de santĂ© publique gĂ©rĂ© par l’État. Sans surprise, le prĂ©sident a sous-entendu que ce système serait renforcĂ© Ă  l’avenir – ce qui est actuellement confirmĂ©, mais aussi que la planification serait de retour. 

Or, ces idĂ©es ne sont pas les idĂ©es privĂ©es de M. Macron. Elles sont partagĂ©es par tous les principaux gouvernements de l’Union EuropĂ©enne et par de nombreux gouvernements dans d’autres parties du monde. Elles sont Ă©galement partagĂ©es par tous les grands partis politiques, ici en France, ainsi que par les prĂ©dĂ©cesseurs du PrĂ©sident Macron. Par consĂ©quent, le but des remarques suivantes n’est pas de critiquer ni le prĂ©sident de ce beau pays, ni son gouvernement, ni aucune personne en particulier. Le but est de critiquer les idĂ©es sur lesquelles se fonde la politique actuelle.

Ma protestation ne concerne pas davantage l’évaluation mĂ©dicale du virus Covid-19 et de sa propagation ; je ne possède aucune connaissance ou expertise en Ă©pidĂ©miologie. Elle concerne les politiques publiques conçues et mises en Ĺ“uvre. Car, pour autant que je puisse le constater, ces politiques sont basĂ©es sur une affirmation extraordinaire et deux erreurs fondamentales. 

Une affirmation extraordinaire : la guerre contre un virus

L’affirmation extraordinaire tout d’abord : les mesures en temps de guerre telles que le confinement et la fermeture des activitĂ©s commerciales sont justifiĂ©es par l’objectif de Â« sauver des vies Â» menacĂ©es en raison de la pandĂ©mie de coronavirus en plein essor.

Ici, en Europe, nous Ă©tions habituĂ©s Ă  entendre les prĂ©sidents amĂ©ricains utiliser ces expressions depuis les annĂ©es 1960 : ils nous avaient annoncĂ© « la guerre contre la pauvretĂ© » ou « la guerre contre la drogue » ou « la guerre contre le terrorisme » ou plus rĂ©cemment, « la guerre contre le dĂ©règlement climatique Â». Cette rhĂ©torique nous semblait l’une des nombreuses excentricitĂ©s amĂ©ricaines. D’ailleurs aucune de ces guerres (potentielles) n’a jamais Ă©tĂ© gagnĂ©e, malgrĂ© les insondables sommes d’argent dĂ©pensĂ©es par le gouvernement amĂ©ricain, malgrĂ© les nouvelles institutions mises en place et malgrĂ© les atteintes considĂ©rables qui continuent de rogner insidieusement les libertĂ©s Ă©conomiques et civiles des citoyens AmĂ©ricains ordinaires. Les problèmes n’ont cessĂ© de s’aggraver et de se dĂ©multiplier.

La plupart des gouvernements europĂ©ens ont maintenant rejoint les rangs amĂ©ricains et considèrent qu’ils sont, eux aussi, en guerre contre un virus. Il convient donc d’insister sur le fait qu’il s’agit d’un langage mĂ©taphorique. Une guerre est un conflit militaire conçu pour protĂ©ger l’État – et donc l’institution mĂŞme qui est communĂ©ment tenue de garantir la vie et les libertĂ©s des citoyens contre les attaques malveillantes d’une puissance extĂ©rieure – gĂ©nĂ©ralement un autre État. Dans une guerre, l’existence mĂŞme de l’État est menacĂ©e. De toute Ă©vidence, ce n’est pas le cas en l’espèce. Par ailleurs, il ne peut y avoir de guerre avec un virus, simplement parce qu’un virus n’agit pas.  Par consĂ©quent, le mot « guerre » ne saurait ĂŞtre utilisĂ© en l’occurrence que de façon imagĂ©e, et ne saurait servir de prĂ©texte Ă  des atteintes aux libertĂ©s civiles et Ă©conomiques que l’État est censĂ© protĂ©ger.

La protection de la vie des citoyens pourrait donc sans doute justifier des interventions massives de l’État. Mais dans ce cas prĂ©cis combien de vies sont en jeu ? Les Ă©pidĂ©miologistes gouvernementaux, fĂ»t-ce dans leurs plus terribles estimations, n’ont jamais Ă©voquĂ© un virus aussi dangereux que ceux qui rĂ©gulièrement provoquent la mort de milliers de personnes (et par prioritĂ© de personnes âgĂ©es).

 Par contraste les Â« mesures de guerre Â» prises menaçaient Ă  coup sĂ»r les moyens de subsistance Ă©conomique de la grande majoritĂ© de la population mais aussi la vie des plus pauvres et des plus fragiles de l’économie mondiale – un point sur lequel je reviendrai plus tard. Permettez-moi aussi de constater que la « protection de la vie Â» n’est pas aussi bien assurĂ©e quand il s’agit de l’avortement ou de l’euthanasie[1].

La prĂ©tention selon laquelle des politiques drastiques sont justifiĂ©es afin de « sauver des vies » va Ă©galement Ă  l’encontre de politiques antĂ©rieures dans d’autres domaines. Une alternative dans le passĂ© aurait Ă©tĂ© la possibilitĂ© de « sauver des vies » en allouant une plus grande partie du budget du gouvernement aux hĂ´pitaux publics, en rĂ©duisant encore les limites de vitesse sur les autoroutes, en augmentant l’aide Ă©trangère aux pays au bord de la famine, en interdisant le tabagisme, etc. Je vous rassure, je ne souhaite pas plaider en faveur de telles politiques. Ce que je veux dire, c’est que la politique gouvernementale n’a jamais eu pour seul et unique objectif de « sauver des vies » ou de prolonger la vie autant que possible. En fait, une telle politique serait totalement absurde et impraticable, comme je l’expliquerai plus loin.

Il est difficile de ne pas avoir le sentiment que la Â« guerre pour sauver des vies » est une farce. La vĂ©ritĂ© serait plutĂ´t que la crise de Covid-19 a Ă©tĂ© utilisĂ©e pour Ă©tendre les pouvoirs de l’État en agitant le spectre de la mort. Le gouvernement obtient le pouvoir de tout contrĂ´ler et fige toutes les autres prĂ©occupations humaines au nom de la prolongation de la vie de quelques « privilĂ©giĂ©s Â». Jamais ce principe n’a Ă©tĂ© admis dans un pays libre. 

Afin d’éviter tout malentendu, je ne prĂ©tends pas non plus que le gouvernement français actuel cherche Ă  avoir le pouvoir de vie ou de mort sur ses gouvernĂ©s, ou encore des pouvoirs dictatoriaux pour introduire le socialisme par une porte dĂ©robĂ©e sous le couvert de Covid-19. En fait, je ne peux pas imaginer que M. Macron et son gouvernement soient mus par de si sinistres motivations. Je pense qu’ils ont les meilleures intentions.

Mais il y a une diffĂ©rence entre faire le bien et vouloir faire le bien.

Visite au monde des experts

Une erreur fondamentale est de dire que les experts « savent Â» et que nous tous devons leur faire confiance et suivre leurs conseils.

Les universitaires et les praticiens hospitaliers les plus brillants en conviennent : ils n’ont de connaissances approfondies que dans un domaine très Ă©troit. En revanche ils n’ont aucune expertise particulière pour concevoir de nouvelles solutions pratiques et, quand ils sont confrontĂ©s Ă  des problèmes sociaux Ă  grande Ă©chelle tels que la pandĂ©mie actuelle, leurs prĂ©jugĂ©s professionnels sont susceptibles de les induire en diverses erreurs. Ce constat est flagrant dans d’autres domaines acadĂ©miques, notamment dans ma propre discipline, l’économie. Permettez-moi d’expliquer cela plus en dĂ©tail.

Le type de connaissances pouvant ĂŞtre acquis par la recherche scientifique n’est qu’un prĂ©alable Ă  l’action. La recherche repère les faits pertinents et donne une connaissance partielle des liens de causalitĂ©. L’économie nous dit par exemple que la masse monĂ©taire est corrĂ©lĂ©e positivement au niveau des prix unitaires. Mais ce n’est pas tout. D’autres causes entrent Ă©galement en jeu. La prise de dĂ©cision dans le monde rĂ©el ne peut pas simplement reposer sur quelques faits et un certain nombre d’autres Ă©lĂ©ments de connaissance partielle. Elle doit intĂ©grer l’influence d’une multitude de circonstances, qui ne sont pas toutes connues et qui ne sont pas toutes en relation directe avec le problème en jeu. Elle doit arriver Ă  des conclusions Ă©quilibrĂ©es et parfois temporelles quand les circonstances Ă©voluent rapidement.

Ă€ cet Ă©gard, l’archĂ©type de l’expert n’est pas du tout un expert. Combien de laurĂ©ats du prix Nobel d’économie ont significativement fait croĂ®tre leur patrimoine en investissant leur propre Ă©pargne ? Combien de virologues ou d’épidĂ©miologistes ont créé et exploitĂ© une clinique ou un laboratoire privĂ© ? Je ne ferais jamais confiance Ă  un collègue qui aurait la folie de se porter volontaire pour diriger un comitĂ© central de planification. Je ne fais pas davantage confiance Ă  un Ă©pidĂ©miologiste qui a la tĂ©mĂ©ritĂ© de parader comme ponte du Covid-19. Je ne crois pas un gouvernement qui me dit connaĂ®tre « les experts » qui savent comment protĂ©ger et diriger un pays tout entier.

En outre, il faut considĂ©rer que la connaissance scientifique est, au mieux, Ă  la pointe de la connaissance Ă  un instant donnĂ©. La qualitĂ© la plus prĂ©cieuse de la science ne se voit pas dans ses rĂ©sultats, qui ne sont presque jamais dĂ©finitifs. Ce qui est crucial, c’est le processus scientifique : c’est un processus concurrentiel basĂ© sur des dĂ©saccords concernant la validitĂ© et la pertinence des diffĂ©rentes hypothèses de recherche. Ce processus est particulièrement important lorsqu’il s’agit de nouveaux problèmes – comme un nouveau virus, qui se propage de façon extraordinaire et a des effets apparemment inouĂŻs. C’est prĂ©cisĂ©ment dans de telles circonstances, lorsque les enjeux sont importants, que la confrontation impartiale et l’exploration concurrentielle de diffĂ©rents points de vue revĂŞtent une importance capitale. Les pontes de recherche et les planificateurs centraux ne sont ici d’aucune utilitĂ©. Ils font partie du problème, pas de la solution.

Un gouvernement qui mise sa maison sur un cheval et confie la gestion d’une pandĂ©mie Ă  une seule personne ou institution n’obtient, au mieux, qu’une seule chose : que tous les citoyens reçoivent le mĂŞme traitement. Mais il ralentit ainsi le processus de recherche qui conduit Ă  la dĂ©couverte des meilleurs traitements et qui rend ces traitements rapidement accessibles au plus grand nombre de patients.

Il est Ă©galement important de garder Ă  l’esprit que les universitaires – et cela inclut les Ă©pidĂ©miologistes tout comme les Ă©conomistes et les juristes – sont gĂ©nĂ©ralement des employĂ©s du gouvernement, et que cela colore leur approche des problèmes pratiques. Ils sont susceptibles de penser qu’un grave problème, touchant la plupart voire la totalitĂ© des citoyens, devrait ĂŞtre rĂ©solu par l’intervention de l’État. Beaucoup d’entre eux sont en effet incapables d’imaginer autre chose.

Ce problème est renforcĂ© par un biais de sĂ©lection qui s’avère nĂ©faste. En effet, les universitaires qui optent pour une carrière administrative ou politique et qui se hissent dans les rangs supĂ©rieurs de la fonction publique ne peuvent manquer d’être convaincus que l’action de l’État est appropriĂ©e et nĂ©cessaire pour rĂ©soudre les problèmes les plus importants. Sinon, eux-mĂŞmes n’auraient pas choisi une telle carrière. Un bon exemple parmi tant d’autres est l’actuel directeur de l’OMS, Tedros Adhanom qui, me semble-t-il, est un ancien membre d’une organisation communiste Ă©troitement liĂ©e au gouvernement chinois. Mon argument ici n’est pas que le directeur de l’OMS ne doive pas avoir d’opinions politiques, ou que le Dr. Adhanom soit le mal personnifiĂ© ou encore qu’il soit incompĂ©tent. Le fait est qu’il n’est pas surprenant que des hommes comme lui occupent des postes de direction dans des organisations publiques et que la solution qu’il envisage pour faire face Ă  une pandĂ©mie est susceptible d’être influencĂ©e par son agenda politique personnel et pas seulement par de bonnes intentions et les informations mĂ©dicales disponibles.

Planification : le principe de l’économie libre abandonnĂ©

Les libertĂ©s civiles et Ă©conomiques ne seraient-elles qu’une sorte de bien de consommation – peut-ĂŞtre mĂŞme un bien de luxe, dont on n’aurait pas usage en pĂ©riode de crise, vue l’urgence d’une solution ?

Certainement pas : la libertĂ© est Ă  coup sĂ»r l’instrument le plus puissant pour affronter pratiquement n’importe quel problème, quelles que soient son importance et son urgence. Et la rĂ©ciproque de cette vĂ©ritĂ©, c’est que les gouvernements Ă©chouent gĂ©nĂ©ralement chaque fois qu’ils tentent de rĂ©soudre des problèmes sociaux, et mĂŞme des problèmes très ordinaires (pensez par exemple Ă  l’Éducation nationale ou aux logements gĂ©rĂ©s par l’État). 

En raison de la mĂ©canique du processus politique, les gouvernements sont susceptibles de rĂ©agir de manière excessive Ă  tout problème suffisamment important pour faire l’actualitĂ© et pour influencer les Ă©lecteurs. Les gouvernements se concentrent alors gĂ©nĂ©ralement sur ce seul problème et ignorent totalement que ce qui « marche Â» ce n’est pas de paralyser l’économie, dont le principe est celui de la diversitĂ©, de la complexitĂ©, de l’échange et du processus d’essais et erreurs propre Ă  approcher de ce qui convient le mieux. Ignorants de l’économie, les gouvernements s’en tiennent Ă  un plan unique et nĂ©gligent complètement les dimensions sociale et politique de toute rĂ©solution d’un problème. Face au problème du virus le plan a Ă©tĂ© un confinement de nature Ă  suspendre la vie Ă©conomique, c’est-Ă -dire l’économie de la vie.

 Je ne conteste pas que des confinements soient efficaces pour rĂ©duire la vitesse de transmission d’une pandĂ©mie. Je n’ai aucune opinion sur la manière la plus appropriĂ©e de faire face aux pandĂ©mies ou autres problèmes de virologie ou de mĂ©decine. Mais en tant qu’économiste, je vois l’importance cruciale de reconnaĂ®tre le fait qu’il n’y a jamais un objectif unique de toute vie humaine. Il y a toujours un large Ă©ventail d’objectifs divers et variĂ©s que chacun de nous poursuit. Le problème pratique pour chaque personne est de trouver le bon Ă©quilibre et la bonne sĂ©quence temporelle dans l’action. Traduit au niveau de l’économie dans son ensemble, ce problème est d’allouer les bonnes quantitĂ©s de temps et de ressources matĂ©rielles aux diffĂ©rents objectifs.

Pour la plupart des gens, la protection de leur propre vie et de celle de leur famille revĂŞt une très grande importance. Mais quelle que soit l’importance de cet objectif, en pratique, il ne peut ĂŞtre parfaitement atteint. Pour protĂ©ger ma vie, j’ai besoin de nourriture, donc je dois travailler, j’ai donc besoin de m’exposer Ă  toutes sortes de risques associĂ©s au fait de quitter l’espace sĂ©curisĂ© de ma maison et d’affronter ainsi la nature et d’autres humains. En bref, les vies humaines ne peuvent pas ĂŞtre parfaitement protĂ©gĂ©es mĂŞme par ceux qui sont prĂŞts Ă  subordonner tout le reste Ă  leur protection. C’est une impossibilitĂ© pratique. En ce qui concerne la protection de la vie, la seule question est : jusqu’oĂą suis-je prĂŞt Ă  risquer ma vie et la vie de ceux qui dĂ©pendent de moi ? Et il s’avère, plus souvent qu’on ne le pense, qu’en risquant beaucoup, on protège mieux[2].  D’ailleurs l’aversion au risque n’est pas si rĂ©pandue qu’on pourrait le croire, bien au contraire elle est exclue dans certaines activitĂ©s (soldats, policiers, marins, infirmières par exemple) et dans certains comportements (fumer, boire, se droguer, jouer).

Ces Ă©vidences, qui Ă©chappent aux gouvernements qui prĂ©tendent tout rĂ©gir, constituent le principe mĂŞme de l’économie libre, dans laquelle les prĂ©fĂ©rences et les activitĂ©s de tous les acteurs du marchĂ© sont interdĂ©pendantes. Dans l’ordre du marchĂ©, chacun aide les autres Ă  poursuivre ses objectifs, mĂŞme si ces objectifs peuvent finalement contredire les leurs. Le mangeur de viande peut ĂŞtre un mĂ©canicien qui rĂ©pare les voitures des vĂ©gĂ©tariens, ou un comptable qui tient la comptabilitĂ© pour une ONG vĂ©gĂ©tarienne. Le soldat protège Ă©galement les pacifistes. Parmi les pacifistes, il peut y avoir des agriculteurs qui cultivent la nourriture consommĂ©e par les soldats, etc.

Il est impossible de dĂ©mĂŞler toutes ces interconnexions et ce n’est pas non plus nĂ©cessaire. Dans une Ă©conomie de marchĂ©, le fait est que les facteurs qui dĂ©terminent la production de tout bien Ă©conomique ne sont pas uniquement des facteurs techniques. Par l’échange, par la division du travail, tous les processus de production sont interdĂ©pendants. L’efficacitĂ© des mĂ©decins et des infirmières et de leurs assistants ne dĂ©pend pas seulement des personnes qui leur fournissent directement le matĂ©riel dont ils ont besoin. Indirectement, cela dĂ©pend aussi des activitĂ©s de tous les autres producteurs qui n’ont rien Ă  voir avec les services mĂ©dicaux dans les hĂ´pitaux. MĂŞme en situation d’urgence, il est donc nĂ©cessaire de respecter les besoins et les prioritĂ©s de ces autres acteurs. Les enfermer, les confiner, loin de faciliter le fonctionnement des hĂ´pitaux, finira par avoir un impact sur ces derniers lorsque les chaĂ®nes d’approvisionnement se dĂ©literont et que les denrĂ©es de consommation commenceront Ă  manquer.

Certains Ă©voquent l’alibi de l’urgence Ă  court terme. Mais l’urgence de lutter contre le virus Covid-19 Ă©tait-elle plus Ă©vidente que d’autres urgences, qui sont fatalement apparues avec les politiques de verrouillage et de confinement ?  Des personnes n’ont pas reçu de traitements vitaux parce que les lits d’hĂ´pital et le personnel Ă©taient rĂ©quisitionnĂ©s pour les victimes du Covid-19. D’autres personnes se sont- suicidĂ©es parce qu’elles ont Ă©tĂ© conduites Ă  la dĂ©pression ou Ă  la folie.  D’autres encore sont devenues des victimes en raison de violences domestiques induites par le confinement. Enfin et non le moindre d’autres auront perdu leur emploi, leur entreprise, leur patrimoine et seront poussĂ©es au dĂ©sespoir ou Ă  la violence dans les mois Ă  venir Et dans les mois Ă  venir des centaines de milliers d’habitants des pays pauvres seront affamĂ©s parce que les mĂ©nages et les entreprises des pays dĂ©veloppĂ©s auront rĂ©duit la demande de leurs produits en raison du confinement.

La conclusion inĂ©vitable est que, mĂŞme Ă  court terme, les politiques de confinement coĂ»tent la vie Ă  de nombreuses personnes qui autrement ne seraient pas mortes. Ă€ court ET Ă  long terme, la politique de confinement actuelle ne sert pas Ă  « sauver des vies » mais Ă  prolonger la vie de certaines personnes au dĂ©triment de la vie d’autres personnes.

Conclusion

Les politiques de confinement sont comprĂ©hensibles en tant que rĂ©action Ă  la panique par des dirigeants politiques qui veulent faire « la Â» bonne chose et qui doivent prendre des dĂ©cisions sur la base d’informations incomplètes. Mais Ă  la rĂ©flexion – et, certainement avec le recul â€“ ce ne sont pas de bonnes politiques.  Les fermetures des mois derniers n’ont pas Ă©tĂ© propices au bien commun. Sans doute elles ont sauvĂ© la vie de nombreuses personnes, mais elles ont Ă©galement mis en danger â€“ et mettent toujours en danger â€“ la vie et les moyens de subsistance de nombreuses autres personnes. Elles ont créé un prĂ©cĂ©dent politique nouveau et dangereux. Elles ont renforcĂ© les incertitudes pour la vie Ă©conomique qui Ă©manent de notre rĂ©gime politique. Ce regime uncertainty – pour reprendre l’heureuse expression de Robert Higgs â€“ va dorĂ©navant peser sur les choix des individus, des familles, des communautĂ©s et des entreprises.

La bonne chose Ă  faire maintenant est d’abandonner rapidement et complètement ces politiques. Les citoyens des pays libres sont capables de se protĂ©ger seuls.  Ils peuvent agir individuellement et collectivement. Ils ne peuvent guère agir lorsqu’ils sont enfermĂ©s. Ils salueront tout conseil honnĂŞte et compĂ©tent Ă  propos de ce qu’ils peuvent ou doivent faire, puis ils procĂ©deront de manière responsable, seuls ou en coordination avec d’autres, pour prendre les mesures adaptĂ©es.

Le plus grand danger est en ce moment l’organisation d’un dĂ©-confinement malavisĂ©, notamment sous prĂ©texte de « gĂ©rer la transition » ou de toute autre justification fallacieuse. Est-il vraiment nĂ©cessaire de parcourir l’interminable liste des erreurs de gestion des technocrates gouvernementaux ? Faut-il rappeler que des personnes qui ne jouent pas leur propre peau sont irresponsables au vrai sens du terme ? Ces soi-disant gestionnaires auraient dĂ» rester en dehors de la scène. Au lieu de cela, et jusqu’ici, ils ont rĂ©ussi Ă  pousser tout le monde en dehors du théâtre. S’ils sont autorisĂ©s Ă  continuer, ils pourraient très bien transformer la calamitĂ© actuelle – aussi grande soit-elle – en un vĂ©ritable dĂ©sastre.

Le prĂ©cĂ©dent historique qui me vient Ă  l’esprit, c’est la Grande DĂ©pression des annĂ©es 1930. A cette Ă©poque-lĂ  aussi, le monde libre a Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  une rĂ©cession douloureuse lorsque l’implosion de la bulle boursière a entraĂ®nĂ© un effondrement dĂ©flationniste de l’économie financiarisĂ©e et un chĂ´mage massif. Cette rĂ©cession, aussi dure fut-elle, aurait pu ĂŞtre brève et limitĂ©e comme l’avaient Ă©tĂ© toutes les rĂ©cessions prĂ©cĂ©dentes aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Au lieu de cela, elle s’est transformĂ©e en une dĂ©pression longue et persistante sur plusieurs annĂ©es, entretenue par la folie de Franklin D. Roosevelt et de son gouvernement qui avaient la prĂ©tention de gĂ©rer la reprise avec les dĂ©penses publiques, les nationalisations et le contrĂ´le des prix.

Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard pour reconnaĂ®tre une erreur honnĂŞte et corriger une ligne de conduite erronĂ©e. EspĂ©rons que le PrĂ©sident Macron, le PrĂ©sident Trump et toutes les autres personnes de bonne volontĂ© retrouveront rapidement leurs esprits.


* La version originale de ce texte, en langue anglaise, a été publiée le 24 Avril 2020, alors que nous étions confinés. Ceci est une version révisée du texte original.

[1]     La libertĂ© individuelle et le bien-ĂŞtre des femmes qui souhaitent avorter leurs enfants ont reçu la prioritĂ© sur le droit Ă  la vie des enfants Ă  naĂ®tre. Selon les chiffres de l’OMS, chaque annĂ©e, quelque 40 Ă  50 millions de fĹ“tus sont avortĂ©s dans le monde. Rien qu’en 2018, plus de 224 000 avortements ont eu lieu en France. Quelle que soit la gravitĂ© de la pandĂ©mie actuelle de Covid-19, elle restera une fraction du nombre de ces petites victimes. Je remarque aussi que les services d’orthogĂ©nie fonctionnent normalement et sans relâche.

[2]     Ce qui est vrai pour la vie Ă©ternelle de son âme (« Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie pour moi la trouvera. » – Matthieu 16 : 25) est Ă©galement vrai pour la vie matĂ©rielle, ici-bas sur cette terre.

Jörg Guido Hülsmann est économiste, professeur agrégé à l’Université d’Angers. Il est également Senior Fellow du Ludwig von Mises Institute, membre de l’Académie européenne des sciences et des arts et membre correspondant de l’Académie pontificale pour la vie. Ses recherches en cours portent sur l’économie politique des marchés financiers et la théorie monétaire et bancaire. Pour plus d’informations, consultez : guidohulsmann.com

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Jorg Guido Hulsmann

Jörg Guido Hülsmann est économiste, professeur agrégé à l’Université d’Angers. Il est également Senior Fellow du Ludwig von Mises Institute, membre de l’Académie européenne des sciences et des arts et membre correspondant de l’Académie pontificale pour la vie. Ses recherches en cours portent sur l’économie politique des marchés financiers et la théorie monétaire et bancaire. Pour plus d’informations, consultez : guidohulsmann.com

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