Benjamin Constant

de Léonard Burnand

Éditions Perrin, 2022 (351 p.)

Qui mieux que Léonard Burnand, professeur d’histoire moderne à l’Université de Lausanne et directeur de l’Institut Benjamin Constant sis dans la même ville, pouvait écrire une biographie de l’écrivain et de l’homme politique libéral français ? Les Éditions Perrin viennent de faire paraître un ouvrage sur Constant, constitué de dix-neuf chapitres plutôt brefs. L’objet en est donné par l’auteur en liminaire : il s’agit du travail d’un pur historien, animé par une méthode contextualiste, qui entend éclairer sous un jour nouveau plusieurs aspects de la vie de Benjamin Constant, notamment sa jeunesse (pp. 19-21). Ceux donc qui croiraient trouver des développements substantiels sur la philosophie politique seront déçus.  Il s’agit en effet d’une biographie à la française, plutôt à la francophone, et non à l’anglo-saxonne, si nous pouvons nous exprimer ainsi : l’auteur n’est ni un philosophe du politique, ni un historien des idées. De notre point de vue, par définition contestable, nous touchons là les forces et les faiblesses de la biographie, mais sans doute est-ce parce que nous n’avons pas la même formation que l’auteur.

Quoi qu’il en soit, nous avons pris beaucoup de plaisir à la lecture de l’ouvrage, non seulement – ceci va sans dire – parce que le sujet est passionnant, mais encore parce que Léonard Burnand témoigne de qualités de synthèse et de didactisme évidentes, qu’il s’agisse de traiter de la vie même de Benjamin Constant ou de cette succession de pays et de régimes sur un peu plus de six décennies au tournant des XVIIIème et XIXème siècles. Reprenons quelques aspects qui nous ont paru saillants.

L’auteur rappelle que si Constant a toujours été loué pour son brillant esprit, il n’a cessé d’être vitupéré pour son caractère (pp. 10-11). Un caractère qui renvoie finalement aux critiques récurrentes contre le libéralisme, à commencer par le cœur froid, l’égoïsme et la soif de l’argent (pp. 10, 12 & 16). Si Léonard Burnand se défend de toute visée apologétique, il faut reconnaître que sa biographie se réfugie dans une neutralité historique qui a tout de même du mal, en dépit de tous ses efforts, à obombrer les traits de caractère et les actions les moins reluisants de Constant. Traits et actions bien connus autour de la passion du jeu et des femmes.

Un libéral relèvera avec ironie que le père de Benjamin se méfiait des collèges publics et qu’il décida de confier son fils à des précepteurs à la compétence plus qu’évanescente. Le livre compte ici sans doute ses pages la plus amusantes (pp. 38 s.). Aussi Benjamin intègre-t-il à… 14 ans l’Université d’Erlangen, en Allemagne, puis celle d’Edimbourg, en Ecosse, où il suit avidement les leçons de philosophies morales d’Adam Ferguson – sa rencontre avec Adam Smith n’est pas mentionnée – (p. 53). Pas sûr qu’il ait assimilé toute la rigueur de cette philosophie, mais il n’est pas anodin que Constant se soit frotté aux Lumières écossaises….

Autre point incontournable : Benjamin Constant et les Cent Jours. La volte-face au sujet de Napoléon en l’espace de quelques heures constitue l’un des griefs essentiels contre l’opportunisme constantien (pp. 200 s.). Léonard Burnand entérine de manière convaincante la défense pro domo de Constant qui, par-delà ses circonvolutions politiciennes, sera toujours resté fidèle à ses principes (pp. 207-208).

C’est ici, nous semble-t-il, que la biographie touche à ses limites. En effet, si la plume de l’auteur est d’une clarté et d’une simplicité limpides, l’ouvrage glisse sur l’idéologie – au sens neutre du terme – de Constant. Certes, celui-ci est continûment qualifié de libéral, mais la biographie commet une erreur renouvelée à cet égard. En effet, dans l’introduction, Léonard Burnand fait référence à Guizot et aux doctrinaires qui prônerait un « libéralisme étatiste et interventionniste (sic) » en contrepoint du libéralisme constantien (p. 11). Vers la fin du livre, le terme libéral se trouve de nouveau appliqué très extensivement à plusieurs intellectuels et hommes politiques, tel Guizot (p. 251). Le directeur de l’Institut Benjamin Constant renvoie en note à « l’individu effacé » de Lucien Jaume selon lequel le libéralisme français se distinguerait de son homologue anglo-saxon du fait de son rapport à l’État. Or, Guizot n’a jamais été libéral, même si beaucoup d’ouvrages sur l’histoire des idées commettent ce contresens[1].

Il eût été utile à cet égard que Léonard Burnand définisse le libéralisme. Or, c’est avant tout la dimension politique du libéralisme constantien qui est mise en avant et les mots de « libéralisme politique » sont d’ailleurs utilisés en plusieurs occurrences (pp. 158 & 262). Il faut attendre la recension de sa conférence sur la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes de 1819 pour constater que celle-ci se conçoit comme la liberté en tout (p. 236) et l’analyse des Mélanges de littérature et de politique, parus dix ans après, pour que cette célèbre expression soit mentionnée (p. 264).

C’est que, en réalité, la biographie est strictement chronologique, ce qui se conçoit, sans, on l’a dit, de chapitre spécifique consacré à la philosophie politique et plus largement aux idées politiques – et encore moins économiques – de Constant. On trouvera donc, de manière éparse, une référence aux grands thèmes de Constant, écrivain et homme politique : la protection des droits de l’Homme contre l’arbitraire qui nécessite des garanties constitutionnelles et institutionnelles, et le respect de principes. Léonard Burnand reprend avec à propos le combat du Français contre la traite des Noirs (pp. 251 s.) et pour la liberté de la presse (p. 244). Il consacre un chapitre à Benjamin député – ce qu’il fut de 1818 à 1822, puis de 1824 à son décès en 1830, par-delà le changement de roi – (pp. 241 s.). Il livre le fil conducteur de la vie de Constant et, sans surprise, il s’agit de la liberté. L’un des jeunes amis de Benjamin Constant à l’Université disait déjà joliment : « Il semble avoir aspiré la liberté avec son premier souffle » (p. 55). Et le dernier terme qui soit écrit de sa main, début décembre 1830, est « libertés » (p. 273).

Léonard Burnand souligne que 150 000 personnes assistèrent à l’enterrement de Constant, soit l’équivalent d’un cinquième de la population parisienne ! La jeunesse du Quartier Latin avait notamment répondu à l’appel d’un jeune étudiant en droit… Auguste Blanqui, ce qui ne manque de sel (p. 276) ! Victor Hugo fera part avec superbe de ses condoléances à l’épouse de Benjamin : « Il laisse deux veuves : vous et la France » (pp. 274-275).

A ceux qui ne connaîtraient pas la vie trépidante de Constant comme à ceux qui auraient des lumières, même substantielles, à son sujet, nous ne saurions que conseiller la biographie qui lui est consacrée par Léonard Burnand. Nous avons dévoré d’un trait cet ouvrage consacré au « maître de l’école de la liberté » et à son époque (p. 274).  


[1] Nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : Exception française. Histoire d’une société bloquée de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron, Odile Jacob, 2020.

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