La nouvelle édition française de L’Action humaine publiée par l’Institut Coppet est un événement intellectuel en soi. Plus de soixante-quinze ans après sa publication originale sous le titre Human Action (1949), le chef-d’œuvre de Ludwig von Mises demeure l’un des monuments les plus ambitieux, les plus rigoureux et les plus exigeants de la pensée économique moderne. Comme le rappelle Jörg Guido Hülsmann dans sa préface à cette édition, il ne s’agit pas seulement d’un traité d’économie : c’est l’aboutissement d’une vie de réflexion sur l’action humaine, la monnaie, le capitalisme, le socialisme, et les fondements mêmes des sciences sociales.

Cette réédition, la première depuis 1985, comble un vide considérable pour les lecteurs francophones. Car Mises, plus que tout autre économiste du XXᵉ siècle, a articulé une défense systématique du libéralisme classique, fondée non pas sur des considérations morales ou historiques, mais sur une science rigoureuse de l’action humaine qu’il nomme praxéologie.
La réception de L’Action humaine en France, tant à la suite de la publication originale de Human Action en 1949 qu’après la première traduction française parue en 1985, apparaît rétrospectivement étonnamment discrète et institutionnellement marginale. Fait révélateur, les deux recensions identifiables de l’édition française de 1985, celles de Reix (1985) dans la Revue philosophique de la France et de l’étranger et de Kaufmann (1985) dans Philosophy in Review, émanent toutes deux de philosophes, et non d’économistes. Elles saluent d’ailleurs moins une contribution technique à l’analyse économique qu’une tentative ambitieuse de situer l’économie dans le cadre plus général d’une théorie de l’action humaine – la praxéologie. En revanche, aucune recension substantielle ne semble avoir été publiée dans les principales revues économiques francophones, ni à la fin des années 1940, ni après la traduction de 1985, pourtant fondée sur la troisième édition révisée de Human Action (1966).
Ce contraste est frappant si l’on compare la situation française à celle des États-Unis, où Human Action fut rapidement discuté, critiqué – notamment par John Kenneth Galbraith (1949) – et intégré à des débats académiques explicites, comme en témoigne la controverse qu’il suscita dans l’American Economic Review entre George Schuller et Murray Rothbard (Schuller 1950, 1951 ; Rothbard 1951a, 1951b). Dans cette perspective, la nouvelle édition française publiée par l’Institut Coppet ne constitue pas seulement une réédition patrimoniale : elle offre l’occasion de réactiver un débat intellectuel qui n’a jamais véritablement eu lieu dans l’espace académique français, et de soumettre enfin la pensée de Mises à l’attention critique qu’elle a suscitée ailleurs.
Un penseur hors du commun
Né à Lemberg en 1881 dans une famille juive, Mises reçut une formation d’historien et de juriste avant de devenir économiste au contact de Carl Menger, fondateur de l’École autrichienne. La préface rappelle que le jeune Mises était initialement empiriste et interventionniste, comme l’immense majorité de ses contemporains. Son évolution intellectuelle, qui le conduit progressivement à défendre un libéralisme de plus en plus cohérent, est l’un des aspects les plus fascinants de sa trajectoire.
Après une première carrière brillante à Vienne – interrompue par la Première Guerre mondiale puis par la montée du national-socialisme – Mises poursuit son œuvre à Genève, puis à New York, où il forme une génération entière d’économistes libéraux, parmi lesquels Israel Kirzner et Murray Rothbard. C’est là qu’il publie son grand œuvre Human Action (1949), dont Hülsmann (2025, 9) rappelle qu’il fut vendu à près d’un million d’exemplaires et traduit dans de nombreuses langues.
L’Action humaine : une « somme » économique
Hülsmann souligne que L’Action humaine occupe une place centrale dans l’œuvre de Mises : il s’agit d’une véritable « somme » de plus de 900 pages, couvrant aussi bien les fondements épistémologiques de l’économie que la théorie monétaire, l’analyse des cycles, la critique du socialisme ou encore la théorie du capital.
Quelques aspects méritent d’être soulignés :
1. La praxéologie : une science de l’action humaine
Dès l’introduction du livre, Mises expose sa thèse centrale : l’économie n’est pas une science empirique mais une science théorique fondée sur des catégories a priori de l’action humaine. L’action est, écrit-il, un « comportement intentionnel ». Elle s’explique par les fins que les individus poursuivent et par les moyens qu’ils choisissent pour les atteindre.
Cette posture méthodologique – que Mises oppose à la psychologie, à la biologie ou aux sciences naturelles – vise à démontrer qu’il existe des régularités universelles dans l’action humaine, indépendantes du temps et du lieu, et prouvables non par l’observation, mais par le raisonnement.
2. Une défense logique du libéralisme
Toute la structure du livre dérive de cette position épistémologique. Puisque l’économie étudie les moyens adaptés à des fins choisies individuellement, son rôle n’est pas prescriptif : « la science ne dit jamais à l’homme comment il doit agir ; elle montre seulement comment il doit agir s’il veut atteindre des objectifs déterminés » (Mises 2025, p. 18).
De cette neutralité découle une conclusion fondamentale : le marché n’est pas une institution morale, mais un processus rationnel permettant la coordination des plans individuels. Mises insiste longuement sur le rôle crucial des prix monétaires des marchés, seuls capables de guider l’allocation efficace du capital dans un monde où le futur est incertain.
3. La critique du socialisme et le problème du calcul
Mises est célèbre pour avoir formulé en 1920 ce qui reste l’argument le plus puissant contre la planification socialiste : l’impossibilité du calcul économique lorsque les moyens de production n’ont pas de prix de marché. L’ouvrage reprend et développe cet argument : sans propriété privée, donc sans échanges des biens-capitaux entre propriétaires distincts, les prix ne peuvent émerger – et sans prix, aucun calcul rationnel n’est possible.
Ce n’est pas une critique morale du socialisme : c’est un diagnostic logique. Un système économique sans prix de marché des biens-capitaux est nécessairement aveugle.
4. La monnaie, la stabilité et les crises
La préface rappelle que Mises modernise la théorie monétaire classique et montre comment les expansions de crédit provoquent des déséquilibres intertemporels dans la structure de production. C’est la base de sa théorie du cycle, qui inspire encore aujourd’hui une partie de l’analyse des crises financières.
Par ailleurs, Mises critique les politiques de « stabilisation », qu’il juge conceptuellement vides : le changement est inhérent à l’action humaine ; vouloir figer le système économique est une illusion dangereuse.
5. L’économie comme condition de la civilisation
L’un des passages les plus marquants du début du livre affirme que la civilisation moderne repose sur la compréhension des régularités économiques – et qu’en méconnaissant ces lois, ce n’est pas la science que l’on détruit, mais la société elle-même (Mises 2025, 16-18). C’est là une idée que Mises développera dans tout l’ouvrage : ignorer les lois de l’économie, c’est s’exposer à des politiques destructrices.
Une œuvre plus actuelle que jamais
Comme le souligne Hülsmann (2025, 10), de nombreuses thèses de Mises sont « aux antipodes » des conceptions politiques et économiques dominantes en France. D’où l’importance de cette réédition. Dans une époque où le recours à l’État est devenu réflexe, où l’on parle de « planification écologique » ou de « régulation stabilisatrice », Mises rappelle des vérités simples :
– l’économie est un système d’actions individuelles, non une mécanique à ajuster ;
– l’intervention étatique crée inévitablement des déséquilibres ;
– la monnaie n’est pas neutre ;
– la liberté économique n’est pas un choix politique parmi d’autres, mais la condition de toute organisation sociale rationnelle.
Au moment où les débats sur l’inflation, la souveraineté économique ou le rôle de la banque centrale reviennent au premier plan, L’Action humaine fournit un cadre analytique robuste, cohérent et d’une surprenante modernité.
Conclusion : un classique qui nous parle encore
Il serait difficile d’exagérer l’importance de cette nouvelle édition française. L’Action humaine n’est pas un livre facile. C’est un traité dense, monumental, qui exige du lecteur une véritable discipline intellectuelle. Mais c’est aussi l’un des rares ouvrages capables de transformer durablement la manière dont on pense l’économie, la société et la liberté.
À une époque où les idées libérales peinent souvent à trouver une formulation rigoureuse, L’Action humaine fournit exactement cela : un édifice conceptuel complet, solidement fondé, qui éclaire les débats contemporains mieux que de nombreux écrits récents.
Comme l’écrit Hülsmann (2025, 10) en conclusion de sa préface, « Ludwig von Mises a beaucoup à offrir à toute personne désireuse de comprendre les grandes questions politiques de notre temps. » Cette nouvelle édition en est l’occasion parfaite.
Références
Galbraith, J. K. (1949), “In Defense of Laissez-Faire (Review of Human Action: A Treatise on Economics by Ludwig von Mises).” The New York Times Book Review (30 October 1949)
Hülsmann, J. G. (2025), « Préface » in Mises, L. v. L’Action humaine. Paris : Institut Coppet. pp. 5-10.
Kaufmann, J. N. (1985), « Ludwig Von Mises, “L’action humaine” », Philosophy in Review, 5(9), 401-4.
Mises, L. v. 2025. L’Action humaine. Paris : Institut Coppet.
Reix, A. (1985), « Revue de L’action humaine », Revue Philosophique de La France et de l’Étranger, 175(3), 364-365.
Rothbard, M. N. (1951a), “Mises’ ‘Human Action’: Comment,” The American Economic Review, 41(1), 181–185.
Rothbard, M. N. (1951b), “Praxeology: Reply to Mr. Schuller,” The American Economic Review, 41(5), 943–946.
Schuller, G. J. (1950), “Review of ‘Human Action: A Treatise on Economics’, by L. von Mises.” The American Economic Review, 40(3), 418–422.
Schuller, G. J. (1951), “Mises’ ‘Human Action’: Rejoinder,” The American Economic Review, 41(1), 185–190.
