de Philippe Nemo

Presses Universitaires de France, août 2025, 297 pages

Comme son sous-titre l’indique clairement, une large partie du nouvel essai de Philippe Nemo, L’Éducation nationale, origine, apogée et déclin d’une idée, est consacrée à une passionnante perspective historique, même si la fresque est ici plus synthétique que dans les précédents ouvrages de l’auteur. Il rappelle en préambule que si certaines institutions paraissent immuables, elles ont en réalité été établies récemment, inspirées par les circonstances particulières d’une époque et ne sont pas le fruit de lois naturelles de l’histoire. L’Éducation nationale en fait partie puisque, si l’enseignement a été dévolu à l’État pour enfin tomber dans l’escarcelle des syndicats, c’était avant tout à la faveur d’une longue lutte anticléricale. « Pour terrasser un Léviathan, pensait-on, il ne fallait rien moins qu’un autre Léviathan » et… c’était une erreur ! L’ouvrage a pour objectif de briser ce tabou en rappelant que l’État n’a pas vocation à enseigner, encore moins grâce à l’établissement d’un monopole.

Il s’attelle dès le chapitre I, « Origines », à montrer comment la doxa républicaine s’est attachée à démontrer que l’enseignement d’État remontait aux débuts de l’histoire de France, et notamment à Charlemagne, alors que de la chute de l’Empire romain d’Occident jusqu’au XVIIIème siècle, l’éducation est un fait d’Église. Il rappelle avec force comment la Révolution française a entériné l’idée d’un monopole scolaire d’État, donnant ainsi corps et institutions aux rêves rousseauiste et jacobin de tout mettre en œuvre pour changer la nature humaine, la régénérer, non pas par l’instruction mais par une « éducation nationale » dans laquelle la spiritualité chrétienne est bannie, remplacée par la religion républicaine. 

Dans le chapitre II, titré « Apogée », l’auteur explique comment le XIXème siècle, après avoir consacré plusieurs fois le principe de liberté scolaire, se clôt pourtant sur une rupture avec la tradition libérale. L’obsession anticléricale, les lois Ferry et l’institution de programmes, de commissions, de jurys, d’inspecteurs assurent dès lors « le gouvernement des études par les hommes d’études », une poignée d’hommes siégeant en conseils, supposément capables de juger seuls de l’évolution des savoirs et suffisamment indépendants pour ne pas céder aux forces corporatives et partisanes. C’est là que Philippe Nemo rappelle qu’il est inapproprié que les institutions d’éducation et de sciences soient intégrées dans une administration d’État, car tôt ou tard, et malgré les précautions prises, elles y sont soumises aux pressions d’une corporation ou d’une famille politique qui rognent les libertés intellectuelles.

Il décrit parfaitement comment des forces syndicales et sectaires se sont irrémédiablement emparées de l’institution ; forces d’autant moins capables de discerner ce qu’il est bon d’enseigner aux élèves qu’elles sont soustraites à toute critique et entièrement dévolues à la poursuite de leurs propres fins.

Dans un passionnant troisième chapitre consacré au déclin de l’Éducation nationale, Philippe Nemo décortique avec précision les avatars du monopole. De la mise en échec des républicains à la mode Ferry par des républicains plus radicalement socialistes et communistes à la Loi Jospin de 1989, en passant par les délires totalitaires des francs-maçons et l’inexorable mainmise des syndicats sur les professeurs, il recense et dénonce avec l’humour qu’on lui connaît les avanies subies par les tenants de la liberté. Il montre aussi l’accélération de la dégradation survenue à partir des années 1970 à la faveur de l’irruption des idées structuralistes et dé-constructionnistes rue de Grenelle. Dans une démocratie normale et pluraliste, ces idées auraient été proposées dans l’espace public à titre d’hypothèses, discutées, puis acceptées ou refusées. Dans l’Éducation nationale de la fin du XXème siècle, les idéologues étaient déjà solidement arrimés à des postes clés et ils les ont imposées sans autre forme de procès. C’est ainsi que des millions d’élèves ont été et sont encore sacrifiés chaque jour et privés de l’héritage auquel ils ont droit. C’est ainsi que la France dégringole chaque année un peu plus dans les classements internationaux, Timms et Pisa.

Dans la dernière partie, l’auteur nous offre un extraordinaire panorama international. Quelles sont les recettes des pays dans lesquels on parvient encore à délivrer une instruction de qualité ? L’analyse est complexe puisqu’il faut composer avec l’histoire de chaque pays et ses institutions propres mais il est possible de dégager quelques lignes fortes : ces pays sont généralement bien plus décentralisés que la France et ils mettent en œuvre le principe de subsidiarité. On y fait davantage confiance aux acteurs locaux, privés et aux initiatives nouvelles. La concurrence y est vue comme une émulation et non comme une menace. On y déploie des dispositifs financiers et fiscaux parfois complexes, mais permettant d’équilibrer le poids et le pouvoir de l’État central dans l’éducation. Philippe Nemo insiste sur le principe d’autonomie qui règne dans les écoles indépendantes suédoises ou les écoles à charte américaines, il expose les principes du pluralisme institutionnel suisse qui n’aurait jamais permis la mise en œuvre d’un « collège unique » dont on sait l’échec massif et analyse la méritocratie singapourienne, produit d’un encouragement permanent à l’innovation, d’une liberté pédagogique et d’une compétition entre écoles encouragés par l’État ! Une mine d’idées dont on espère que nos responsables politiques se saisiront pour élaborer leurs programmes à venir!

Dans ce dernier opus que Philippe Nemo qualifie lui-même de « doctrine pour la refonte du système scolaire français », le propos est marquant, les constats sont posés, sans concessions, avec brio et érudition. L’État est vivement remis à sa place puisqu’il est  manifestement incapable de remplir la mission pour laquelle il s’est autodésigné compétent. Mais le très grand intérêt de cet ouvrage est de proposer des solutions concrètes pour sortir de l’impasse. Il se distingue ainsi des nombreux ouvrages publiés en cette rentrée dont les auteurs restent très jacobins.

Philippe Nemo n’est pas un révolutionnaire mais un réformiste. Il voit dans le découplage du problème du financement de l’instruction et de celui de sa prestation une solution adéquate au dangereux dogmatisme d’État. Il propose de commencer par accorder aux écoles publiques existantes des statuts dérogatoires, beaucoup plus autonomes, et parallèlement, de proposer aux écoles nouvelles ou actuellement indépendantes, une nouvelle forme de « contrat », cahier des charges comportant un programme minimum, des objectifs mais non des méthodes à adopter. Sans cette liberté, sans pluralisme, la France ne pourra pas se maintenir dans le peloton de tête des nations scientifiquement et économiquement développées. Il y va de notre survie.  

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Lisa Hirsig

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