Vladimir Konstantinovitch Bukovsky : 1942-2019

NDLR : Ce texte est la traduction d’un hommage rendu par le Dr. Tom Palmer à Vladimir Bukovsky, décédé le 27 Octobre 2019. Le texte original a été publié dans les pages internet du « Cato Institute » le 28 Octobre 2019 https://www.cato.org/blog/vladimir-konstantinovich-bukovsky-1942-2019. Le Journal des Libertés tient à remercier l’auteur ainsi que le Cato Institute de nous avoir donner l’autorisation de publier cette traduction.

Le Cato Institute pleure le décès d’un collègue, Vladimir Bukovsky, un Senior Fellow de l’Institut et un géant parmi les champions de la liberté.

Un seul nom suffisait à enrager les puissants dictateurs : Bukovsky. Vladimir Bukovsky était une tour inébranlable, doté de cette intégrité qui ne plie jamais et du courage qui permet de tout endurer.

Le mot dissident suffit à peine à le décrire. A 19 ans, il est interrogé puis expulsé de l’université pour avoir assisté à des lectures de poésie illégales et pour avoir critiqué Komsomol, la Ligue des jeunes communistes. En 1963, il est arrêté pour avoir fait deux copies de l’ouvrage de Milovan Djilas, The New Class[1], qui affirmait que les États communistes, loin d’éliminer l’oppression de classe, ne faisaient que cimenter le règne d’une nouvelle classe composée des bureaucrates du parti.

Condamné à deux ans de torture dans une prison-hôpital psychiatrique de Leningrad, au motif que la critique du communisme était le symptôme d’une maladie mentale, ce ne devait être que le premier d’une longue série d’emprisonnements : Bukovsky a passé un total de douze années dans des hôpitaux psychiatriques, des camps de travaux forcés et des prisons soviétiques. En 1976, exaspérés, les hauts dirigeants de l’URSS décident de l’expulser et l’échangent contre un communiste chilien.

Ils voulaient surtout se débarrasser de lui. Depuis 1971, Bukovsky était trop en vue pour qu’on puisse simplement l’assassiner. Cette année-là il était en effet parvenu à faire sortir clandestinement du bloc soviétique des documents vers le monde libre. Ces documents apportaient la preuve que des tortures monstrueuses étaient infligées en URSS aux libres penseurs qui étaient emprisonnés et soumis à des « expériences ». On leur administrait, en particulier, des médicaments psychotropes dans le but de « guérir » leur pensée indépendante – et donc nécessairement malade.

Lors du procès de 1992 contre le Parti communiste de l’URSS, Bukovsky est invité pour prêter assistance aux procureurs, ce qui lui ouvre l’accès aux archives du parti. À l’aide d’un scanner portable et d’un ordinateur portable, il parvient à copier des milliers de pages de documents[2] ; une mine de renseignements sur le fonctionnement interne de la classe dirigeante d’un État totalitaire.

J’ai eu le privilège d’écouter Bukovsky enseigner dans divers séminaires d’été organisés par le Cato Institute sur le thème de la liberté. L’enseignement se faisait en langue russe et se tenait en Crimée. C’était avant que le Kremlin n’occupe militairement puis par la suite annexe cette région de l’Ukraine. Les étudiants venus de Russie et d’autres pays de l’ancien bloc soviétique ont écouté avec admiration et ont été inspirés par le courage d’un homme qui n’a jamais abandonné, qui était tout à la fois pugnace, obstiné, raisonnable et résolu à s’opposer à la tyrannie partout et toujours.

Lorsque Bukovsky a lu aux étudiants présents des documents du Politburo soviétique ces derniers ont également compris l’incapacité totale de l’État soviétique à porter secours à la dictature Polonaise amie. Dans les procès-verbaux secrets du Politburo que Bukovsky avait copiés, le chef de l’autorité centrale soviétique de planification – le Gosplan – explique la situation:

« Comme vous le savez, conformément à une décision du Politburo et à la demande des camarades polonais, nous leur fournissons 30.000 tonnes de viande. Sur les 30 000 tonnes, 15 000 ont déjà quitté le pays. Je dois ajouter que le produit, en l’occurrence la viande, est livré [aux polonais] dans des wagons de chemin de fer sales et insalubres utilisés pour le transport du minerai de fer, et qu’il a une apparence très peu attrayante. Lorsque les produits sont déchargés dans les gares ferroviaires polonaises, il est de toute évidence saboté. Les Polonais ont dit les choses les plus grossières sur l’Union soviétique et le peuple soviétique, et ils refusent de nettoyer les wagons, etc. On ne pourrait pas commencer à énumérer toutes les insultes qui nous ont été adressées. »

Ainsi, la puissante Union soviétique ne pouvait pas livrer 30000 tonnes de viande à la Pologne, et ce qui parvenait à bon port, de l’avis des communistes polonais, n’était pas même propre à être servi à leurs chiens.

Cela nous le savons, permettez-moi d’insister, parce que Vladimir Bukovsky a eu l’audace d’entrer dans les archives soviétiques avec un scanner portable et de copier des milliers de pages des documents les plus sensibles de l’URSS, et cela, sous les yeux de leurs gardiens.

Vladimir Bukovsky n’a jamais abandonné sa lutte pour la liberté et contre la dictature. Il a tout risqué et il a payé un prix très élevé pour son courage.

Dans un document datant de 1974, le grand écrivain Vladimir Nabokov résumait ainsi l’héritage de Bukovsky :

« Le discours héroïque de Bukovsky devant la cour pour la défense de la liberté et ses cinq années de martyre dans une prison psychiatrique ignoble resteront gravés dans les mémoires longtemps après que les bourreaux qu’il a défiés auront disparu. » Merci, Vladimir Bukovsky, pour ce que vous avez fait pour la liberté de centaines de millions de personnes et pour l’exemple de courage que vous continuez à nous donner.


[1]     NDLR : Il existe une traduction française de l’ouvrage : La nouvelle classe dirigeante, Plon 1958.

[2]    NDLR : Le lecteur intéressé pourra consulter ces documents à l’adresse suivante :  https://www.vladimirbukovsky.com/soviet-archives

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