Daniel Pilisi : un pionnier et un libéral

L’économiste Daniel Pilisi est malheureusement décédé le 28 mars. C’était un excellent ami pour moi et par ailleurs il était membre du conseil d’orientation du Journal des Libertés et il avait des capacités exceptionnelles de raisonnement dans le domaine de la théorie économique. Il a été Professeur à l’Université Paris-Dauphine (comme je l’ai été depuis la création de cette Université), mais aussi à l’Université de Californie à Los Angeles. Je me permets d’évoquer certains des souvenirs spécifiques que j’ai de lui. Nous nous étions connus alors que nous terminions nos études d’économie à la Faculté de Droit et des sciences économiques de l’Université de Paris (dans le local du Panthéon). Or, pour améliorer sa formation Daniel Pilisi avait décidé d’être étudiant en 1957-58 à l’Université d’Upsala en Suède. En revenant il nous avait expliqué, à certains de nos amis communs et à moi, qu’il avait trouvé indispensable d’être ainsi formé à la théorie économique, alors que la théorie économique ne faisait pas partie de l’enseignement d’économie en France (en partie parce que l’économie avait été enseignée jusqu’à notre période d’étudiants dans les Facultés de Droit). C’est ainsi qu’en 1967 nous avons, Daniel Pilisi et moi, rédigé un document sur « L’enseignement et la recherche en science économique – la situation française » qui commençait par cette phrase :

Daniel Pilisi

« Nous pensons que la situation actuelle de l’enseignement et de la recherche en science économique dans les Facultés de Droit et des Sciences économiques françaises est très grave. »

Nous avons insisté sur la « contribution à peu près nulle des facultés françaises à la recherche internationale tant au niveau de la théorie économique que dans le domaine des méthodes d’application ». En effet à cette époque l’enseignement de l’économie consistait essentiellement à décrire ce qui se passait en France ou dans d’autres pays et à évoquer l’Histoire économique, mais sans chercher à analyser ces faits. Il y avait aussi, bien sûr, des enseignements de statistique, ce qui permettait de fournir des approches quantitatives des situations économiques. Mais les statistiques étaient utilisées non pas pour vérifier la validité d’une théorie économique, mais pour décrire la réalité. Et bien entendu on était particulièrement à l’inverse de la « théorie économique autrichienne » qui considère que la validité des raisonnements ne dépend pas de la description statistique des faits.

Daniel Pilisi avait donc pu convaincre certains de nos amis étudiants (et moi-même) de la nécessité d’apprendre la théorie économique et il nous avait incités à apprendre nous-mêmes la théorie économique, non pas, évidemment, en suivant des cours de théorie économique en France – puisque cela était impossible – mais en particulier en prenant l’habitude de lire des magazines spécialisés américains ou anglais (par exemple, l’ American Economic Review).

Mais par ailleurs, afin de rendre efficace cette formation à la théorie économique et de favoriser le développement des travaux personnels, nous avons décidé, Daniel Pilisi et moi, de nous réunir très fréquemment avec ceux de nos amis économistes qui partageaient les mêmes conceptions. En effet Daniel Pilisi avait découvert lors de son séjour à Uppsala l’intérêt des travaux collectifs de réflexion dans le cadre des séminaires. Ce groupe de travail a été constitué en 1960 et Daniel Pilisi en a été le responsable initial. Au cours de nos réunions hebdomadaires chaque participant pouvait présenter un texte rédigé par lui afin d’en discuter avec les autres et éventuellement d’obtenir des informations sur des articles et livres de théorie économique. Notre association a été intitulée séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say en 1962. En utilisant ces termes nous voulions en particulier souligner notre désaccord avec les enseignements universitaires d’économie, puisque nous mettions l’accent sur la théorie économique, mais aussi sur un économiste libéral français (alors que le libéralisme n’était ni enseigné, ni respecté dans les Universités). Cependant la Faculté de Droit et de sciences économiques de Paris a accepté que notre association lui soit rattachée, ce qui resta le cas pendant les quelques années au cours desquelles nous y étions encore étudiants.

Par la suite les réunions du séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say ont été organisées constamment au cours de toutes les années suivantes. Ce séminaire existe encore, mais malheureusement sans certains de ses membres du passé qui sont décédés (comme cela est malheureusement le cas pour Daniel Pilisi). Mais j’ai toujours apprécié les capacités intellectuelles de Daniel Pilisi et ses connaissances de la théorie économique.

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Je suis donc reconnaissant à Daniel Pilisi de m’avoir incité à me spécialiser en théorie économique et c’est peut-être cela qui a contribué à m’inciter à devenir professeur d’économie. Et bien entendu d’autres économistes que moi doivent autant à Daniel Pilisi dans leur passé.

A titre d’illustration de notre travail en commun, on peut évoquer le livre que nous avons été plusieurs à rédiger et à publier en 1965, Une contribution à la théorie du revenu permanent. Les auteurs en étaient Daniel Pilisi, Pascal Salin, Jean-Claude Milleron, Alain Wolfelsperger, Emil Claassen (et avec une préface de Henri Guitton). Ce livre, publié par les Presses universitaires de France, était apparu comme étrange à cette époque (en particulier à l’Université) car il n’existait pas d’ouvrage rédigé par plusieurs auteurs. 

Par ailleurs j’avais été frappé à cette époque qu’un étudiant – à savoir Daniel Pilisi – soit capable d’écrire des articles publiés par des journaux quotidiens. Il prouvait ainsi à juste titre que la théorie économique permettait de comprendre les faits dans la réalité. Il est d’ailleurs caractéristique que Daniel Pilisi ait écrit en 1966 un article intitulé « La signification empirique de la théorie économique » et en 1968 un article intitulé « La théorie économique : l’histoire et le statut d’une science empirique ».

En-dehors de ses activités importantes de Professeur d’économie, Daniel Pilisi a toujours apprécié de faire partie de groupes de réflexion d’économie. Ce fut le cas, bien sûr, du séminaire de théorie économique Jean-Baptiste Say. Mais par ailleurs Daniel Pilisi a été membre du groupe des « nouveaux économistes » créé par Jacques Garello en 1977. Le nom de ce groupe prouve bien qu’il existait encore en France une nécessité d’effectuer des travaux de réflexion et de recherche différents de ce qui se faisait dans les Universités et il était tout-à-fait légitime que Daniel Pilisi en fasse partie. Et il a évidemment par ailleurs rédigé beaucoup de textes de théorie économique. C’est un intellectuel de remarquable qualité et fort gentil qui a malheureusement disparu récemment.

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