Robert Mundell : un géant intellectuel qui tourne le dos au keynésianisme

C’est avec beaucoup de tristesse que j’ai appris le décès de Robert Mundell le 4 avril 2021. Il était un excellent ami depuis très longtemps et un très renommé économiste auquel le Prix Nobel d’économie a été délivré en 1999. On le considère en général comme le plus grand macro-économiste de la deuxième moitié du XXème siècle.

Robert Mundell

Il a joué un rôle intellectuel important dans ma vie professionnelle, ce que je me permets d’évoquer. En effet quand j’étais étudiant et que je devais commencer mon doctorat j’ai lu beaucoup d’articles dans des revues anglo-saxonnes (en particulier l’American Economic Review et le Quarterly Journal of Economics). Or j’ai été très impressionné par la qualité intellectuelle et l’intérêt des articles écrits par Robert Mundell (en particulier sur l’économie internationale, la théorie monétaire, le rôle international de la monnaie). Et c’est pour cette raison que j’ai décidé d’écrire une thèse d’économie concernant des problèmes monétaires afin de pouvoir m’inspirer des travaux de Robert Mundell et de pouvoir le citer. Après avoir rédigé ma thèse et l’avoir soutenue, j’en ai envoyé un exemplaire à Robert Mundell. Et celui-ci, fort gentil, m’a invité à un colloque aux États-Unis.

Robert Mundell à Paris Dauphine

En effet, Robert Mundell était canadien à l’origine, mais il a été tout d’abord professeur à l’Université de Chicago puis, pendant la plus grande partie de sa carrière, Professeur d’économie à la Columbia University de New York. Mais il a eu beaucoup de relations avec des économistes de nombreux pays autres que les États-Unis. C’est ainsi qu’il a très souvent organisé des colloques, par exemple en Espagne, en France, en Angleterre, en Amérique latine. J’avais organisé avec lui un colloque à l’Université de Paris-Dauphine, où j’étais professeur, et tout le monde avait été impressionné par la remarquable qualité de ses interventions. Et une conférence avait été organisée aux Antilles par lui et l’Université Paris-Dauphine. Ultérieurement d’ailleurs, avec mon grand ami et collègue de l’université Paris-Dauphine, Emil Claassen, nous avons tous deux suggéré à l’Université Paris-Dauphine d’accorder à Robert Mundell le titre de docteur honoris causa de l’Université Paris-Dauphine. On n’avait encore jamais nommé des docteurs honoris causa auparavant dans notre Université, mais la proposition de l’accorder à Robert Mundell a été bien acceptée en 1992. Par ailleurs Robert Mundell a été très heureux de cette nomination et il m’a dit que c’était la première reconnaissance officielle dont il bénéficiait dans un pays étranger, ce qu’il avait donc beaucoup apprécié. Certes, ultérieurement il a bénéficié d’une reconnaissance officielle beaucoup plus célèbre, à savoir le Prix Nobel d’économie. Mais tout ceci prouve bien que l’on appréciait beaucoup ses travaux et qu’on les considérait à juste titre comme particulièrement originaux.

Je me permets aussi de citer un appui que m’avait accordé Robert Mundell en 2004. On me reprochait alors, en tant que libéral, d’être président du jury de l’agrégation d’économie. Et Robert Mundell a publié l’avis suivant :

« Je, soussigné, Robert Mundell, Professeur à Columbia University (New York), lauréat du Prix Nobel d’économie, exprime ma surprise devant la campagne de presse consistant à déconsidérer le Professeur Pascal Salin et le jury qu’il a réuni pour le recrutement des nouveaux Professeurs d’Université en économie. Je tiens à exprimer la grande estime que j’ai pour ses qualités scientifiques et pour le rôle important qu’il joue dans les débats relatifs à la science économique au niveau international. »

Économie de l’offre : incitations productives

Robert Mundell a été initialement un spécialiste de l’économie internationale et de la monnaie, en particulier lorsqu’il a travaillé pour le Fonds Monétaire International, mais il a toujours été un grand spécialiste de ces problèmes, par exemple de l’analyse du rôle du taux de change. Alors que dans un grand nombre de pays – dont la France – les monnaies avaient un taux de change fixe avec le dollar, Robert Mundell avait bien analysé le fonctionnement d’un système de taux de changes flexibles. En ce qui concerne la politique économique, il était en désaccord avec une politique de création monétaire se traduisant par l’inflation (aux conséquences nuisibles) et il était favorable à une diminution de la fiscalité pour favoriser les incitations productives. Personnellement j’ai beaucoup cité les analyses de Robert Mundell, en particulier celles qui concernent l’économie monétaire internationale, dans mon livre, Les systèmes monétaires – Des besoins individuels aux réalités internationales[1].

Certes il faut reconnaitre que Robert Mundell a été à l’origine un économiste keynésien, mais cela correspondait évidemment au caractère dominant du keynésianisme à cette époque, en particulier lors de sa formation à l’économie. Mais ce qu’il est important de rappeler c’est que Robert Mundell a été l’économiste qui a proposé ce qu’il a appelé « supply-side economics ». Ceci impliquait en particulier que la politique économique n’ait pas pour but d’augmenter la demande globale – selon les principes keynésiens – mais au contraire d’être inspirée par ce qu’on appelle en français l’économie de l’offre. Robert Mundell avait ainsi expliqué que la diminution des impôts provoquait une incitation à produire davantage, ce qui pouvait même conduire à une augmentation des revenus fiscaux (ce qui sera ultérieurement également expliqué par d’autres économistes, par exemple Arthur Laffer, auteur de ce qu’on a appelé la « courbe de Laffer »). Cependant ce terme d’économie de l’offre n’est sans doute pas l’idéal car il pourrait conduire à décider que la politique économique aurait pour rôle d’augmenter l’offre, ce qui pourrait inciter les dirigeants à exiger une augmentation de l’offre – quelle qu’elle soit – ou même d’augmenter la production publique. C’est pourquoi il conviendrait plutôt de parler d’économie des incitations productives, ce qui conduit en particulier à reconnaitre le caractère destructif de la fiscalité ou de la règlementation en ce qui concerne les incitations productives (et ceci constituait bien la préoccupation de Robert Mundell).

Zone monétaire optimale

Par ailleurs je me souviens que j’avais été très surpris lorsque Robert Mundell m’avait dit qu’il était possible – ou souhaitable – de créer une monnaie européenne, ce dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. Et il semble d’ailleurs que Robert Mundell ait incité les européens à développer l’unification européenne et, bien sûr, à créer l’euro. Il avait en particulier développé une théorie de la zone monétaire optimale (pour laquelle il convient tout de même de reconnaitre qu’il y avait un peu une justification de type keynésien)[2].

Nous avons eu l’occasion de débattre à nouveau de la politique de la Banque Centrale Européenne et de l’évolution de l’Euro à l’occasion d’une autre activité économique de Robert Mundell, particulièrement agréable et intéressante.

En effet il avait acheté un magnifique château Renaissance dans la campagne aux environs de Sienne en Italie. Or chaque année au mois de juillet Robert Mundell et son épouse, Valérie Mundell, organisaient dans leur château un colloque qu’ils avaient appelé « Santa Colomba Conference ». Parmi les participants à ce colloque il y avait en particulier des amis de longue date de Robert Mundell – provenant de divers pays – dont certains étaient aussi des amis de longue date pour moi, ce qui incitait à se souvenir de nos activités du passé. La dernière réunion a eu lieu en juillet 2019. En effet la réunion de juillet 2020 a dû être annulée à cause de la crise sanitaire. J’espérais pour ma part assister de nouveau à l’un de ces colloques, celui de juillet 2021. Malheureusement il ne peut pas avoir lieu du fait du décès de Robert Mundell.


[1]     Paris, Odile Jacob, 2016; édition en anglais: The International Monetary System and the Theory of Monetary Systems, Edward Elgar, 2016.

[2]     Parmi les ouvrages de Robert Mundell on peut indiquer en particulier les suivants : International Economics (1968), Inflation and Real Interest (1965), Capital Mobility and Stabilization Policy under Fixed and Flexible Exchange Rates (1963), The appropriate Use of Monetary and Fiscal Policy for Internal and External Stability (1962), Flexible Exchange Rates and Employment Policy (1961), The Pure Theory of International Trade (1960), Monetary Theory: Interest, Inflation and Growth in the World Economy (1971). Ce dernier ouvrage a été traduit en français sous le titre Croissance et inflation (Paris, Dunod, 1977), avec une préface d’Emil Claassen et Pascal Salin.

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