Mises et le problème du polylogisme

Introduction

Dans son ouvrage fondamental L’action humaine (1949), Mises définit le polylogisme[1] comme étant l’attitude qui consiste à attribuer un mode de raisonnement, une « logique », et donc des critères de vérité spécifiques à chaque sous-ensemble d’une population (classe sociale, race, etc.). Cela signifie que pour Marx, le prolétaire ne raisonne pas de la même façon (selon la même logique) qu’un bourgeois. En étendant cette conviction, on dira qu’un Blanc ne raisonne pas comme un Noir. Ce polylogisme vaut dès lors pour toutes les autres distinctions identitaires. Bref, cela revient à reconnaître une pluralité de logiques et de modalités d’établissement de la vérité irréductibles les uns aux autres. Cela conduit à nier qu’il y ait une faculté, la raison, que tout homme partage. Dès lors, en rejetant cet outil universel qui seul permet la discussion critique, telle que Popper la définit, les échanges intellectuels (ceux de l’honnête homme comme ceux du scientifique) sont réduits (a) à une opposition frontale de deux discours incommensurables, en l’absence d’une logique qui leur serait commune ; (b) à une « lutte des convictions », puisque la raison n’est plus reconnue comme l’instrument qui sert à départager des positions se fondant sur des arguments « rationnels », les positions reposant d’abord, et tirant leur valeur, des « causes » (toujours « bonnes » évidemment) qu’elles soutiennent.

Or, si cette attitude n’est pas nouvelle dans les sciences humaines, elle est de plus en plus dominante, ravalant ces dernières à des militantismes qui n’ont parfois de scientifique que le nom. C’est le mérite de Mises d’avoir montré comment cette attitude est apparue dans ce champ d’études, notamment en économie et en sociologie, et de l’avoir nommée. Nous voudrions montrer comment cette loi du plus fort est apparue, puis s’est imposée et généralisée dans le monde intellectuel, et pourquoi celui qui tient à la raison devient nécessairement le plus faible de la jungle académique et médiatique.

La recherche d’objectivité et l’attitude rationnelle dans les sciences humaines

Les sciences humaines s’inscrivent dans le projet scientifique d’explication des phénomènes proprement humains, c’est-à-dire, là où l’action humaine, donc la subjectivité, intervient comme facteur déterminant. La sociologie étudie les phénomènes sociaux, à savoir ceux qui impliquent les individus et la société dans laquelle ils vivent ; l’histoire étudie les événements historiques et les logiques sous-jacentes à la suite d’événements qui en constitue le déroulé ; l’économie étudie les échanges entre les individus et leurs conditions (production, distribution, consommation).

Il s’agit pour le sociologue de poser une hypothèse explicative d’un phénomène donné, comme le mariage, le divorce ou la violence, dans une société donnée ; ou l’inflation, pour l’économiste. Dès lors, le sociologue, l’historien, l’économiste doivent chercher une explication qui, comme le dit Rousseau dans l’Emile, ne sert ni ses préjugés, ni ses intérêts. Ce travail suppose ainsi une recherche d’objectivité, dont la raison (lois de la logique et rigueur conceptuelle) est l’outil.

Certes, c’est une tâche difficile dans la mesure où (a) notre entendement est fini et (b) bon nombre de nos préjugés et de nos intérêts demeurent inconscients. Seul un travail d’introspection aidé par des discussions et lectures contradictoires peut nous aider à tendre vers une objectivité asymptotique, qui se situe toujours à l’horizon, comme Karl Popper l’a montré dans La société ouverte et ses ennemis[2]. Voici comment il caractérise l’attitude rationaliste :

Quand je parle de rationalisme, je me réfère à l’attitude qui consiste à résoudre le plus grand nombre possible de problèmes par un recours à la raison, c’est-à-dire à la pensée lucide et à l’expérience, plutôt qu’aux émotions et aux passions. (…) il s’agit du comportement par lequel nous sommes ouverts à la critique et prêts à nous soumettre à l’expérience. Être rationaliste, c’est admettre que l’erreur peut être de notre côté et la vérité de l’autre (…). Le rationalisme, c’est, en somme, l’attitude de l’homme de science qui sait que la vérité objective ne peut être atteinte qu’au prix de la coopération et de la confrontation des idées[3].

Mises, guidé par la même attitude rationaliste, explique : « un système scientifique est simplement une étape atteinte dans la recherche indéfiniment continuée de la connaissance »[4].

Ainsi, la tendance à l’objectivité se trouve au fondement de l’étude des sciences humaines et n’est possible que si on considère que la raison est l’instrument commun qui permet de poser nos hypothèses, de les mettre à l’épreuve, de les remettre en cause et, le cas échéant, de les abandonner si elles ne s’avèrent pas opératoires (c’est-à-dire compatibles avec la complexité de la réalité).

Le discours militant des sciences humaines

Cependant, l’attitude actuelle est celle du militantisme qui subordonne l’objectivité, et donc la raison, à une « position » (une « cause ») : l’idéologie se substitue dès lors à la science. Si cette attitude n’est pas nouvelle (on pense par exemple à la sociologie des années 1970, l’école de Bourdieu étant paradigmatique), elle devient dominante.

La propagation de l’attitude militante au sein des sciences humaines a été facilitée, autant qu’elle l’a facilitée, par la montée en puissance des studies en tout genre : féministe d’abord, puis communautaris-tes (ethniques, raciales, orientation sexuelle). Si le polylogisme a commencé avec le militantisme pseudo-scientifique marxiste, donc par un polylogisme relevant de la logique de classes, il est moins à la mode en tant que discours autonome et s’est plutôt progressivement fondu dans le discours des sciences humaines et des studies, auxquelles il a fourni son vocabulaire et ses catégorisations.

Partant d’une telle « méthodologie militante », il s’agit de prendre une cause (bonne évidemment) et d’en dériver un axiome qui offrira une grille de lecture justifiant un combat. Par exemple, la domination sociale des femmes par les hommes au cours de l’histoire (cause et axiome), qui permet d’expliquer à peu près tout dans l’histoire et dans la société (grille de lecture), et rend nécessaire de traquer partout cette domination masculine, y compris dans les intentions (et même les attentions : selon cette interprétation, la galanterie ne serait-elle pas le signe de la faiblesse de la femme ?).

Qu’une telle domination ou sexisme ait existé et existe, personne ne le niera, mais une vision absolutiste et paranoïaque oublie la nécessité de contextualiser (et contextualiser n’est pas justifier) et les progrès indéniables réalisés au sein de la société occidentale. En outre, mêlée à une hostilité de principe contre l’Occident (le capitalisme de papa), elle oublie, ou feint d’ignorer, que cette prise de conscience et ces progrès s’enracinent dans la pensée occidentale elle-même, et que la situation des femmes en dehors de l’Occident n’est guère enviable[5].

En se posant comme cause absolue, donc en vérité absolue, l’attitude militante incriminera moralement celui qui s’y oppose (ou même celui qui, plongeant le phénomène étudié dans l’histoire et le mettant en perspective, tente de nuancer son analyse). Ainsi même les outils logiques et les arguments rationnels pointant une faiblesse dans le récit militant seront balayés comme tentatives « évidemment » fascistes de discréditer la bonne cause. Ces outils et arguments rationnels seront employés ou au contraire oubliés par le chercheur militant selon qu’ils servent ou non la cause. Le chercheur militant s’apparente dès lors au sophiste se moquant de Socrate lorsque celui-ci lui démontre son manque volontaire de rigueur conceptuelle et argumentative.

L’explication de Mises : le polylogisme

Le fondement d’une telle attitude est donc le rejet de la raison comme outil universel définissant un terrain commun de discussion critique : c’est ce que Ludwig von Mises appelle le polylogisme.

Mises en retrace l’histoire. Le polylogisme apparaît avec le marxisme et consiste à nier « l’uniformité et l’immutabilité de la structure logique de l’esprit humain » laquelle, jusqu’alors, était tenue « pour un fait indubitable » (p. 5). Il ajoute : le « marxisme affirme que la pensée d’un homme est déterminée par son appartenance de classe », chaque classe ayant donc « sa logique propre » (idem).

Mises énonce la motivation de cette attitude polylogiste : l’économie classique puis ses développements ont ruiné l’utopie marxiste (qui consiste en l’avènement d’un monde intégralement socialiste parfait dans lequel chaque individu sera épanoui, à savoir, pour utiliser le vocabulaire marxiste, « émancipé ») en en montrant l’impossibilité.

Cette impossibilité est la conséquence de la théorie marxiste erronée de la valeur, reprise certes des économistes classiques. Ces derniers avaient pré-invalidé la théorie marxiste[6] à naître, mais il fallut attendre les outils des économistes marginalistes, Menger, Jevons ou encore Böhm-Bawerk, pour que la théorie marginale de la valeur démontre rigoureusement la fausseté du marxisme (et donc son impraticabilité).

  Dès lors, puisqu’il était impossible aux marxistes de défendre théoriquement leur système, ils durent discréditer l’économie comme étant une idéologie, c’est-à-dire,un système visant à justifier les intérêts d’une classe, celle des propriétaires (des moyens de production). C’est ainsi qu’ils en vinrent, dit Mises, à définir l’économie comme « un trompe-l’œil « bourgeois », les économistes [étant] des « parasites » du capital » (idem).

Mais, pour discréditer la science économique, le marxisme dut discréditer les sciences de la nature, car les deux reposent sur l’emploi de la raison. En fait, selon Mises, l’attaque contre la science moderne ne visait pas tant « la science naturelle, mais l’économie ». (p. 84). Mises dit :

L’attaque contre les sciences naturelles n’a été que la conséquence logiquement nécessaire de l’attaque contre l’économie. L’on ne pouvait se permettre de détrôner la raison dans un domaine seulement, et de ne pas la mettre en question aussi dans les autres champs du savoir.

Les sciences naturelles (physique et chimie en l’occurrence) furent dès lors qualifiées de science bourgeoise. Au cours du XXe siècle, l’épistémologie marxiste-léniniste s’acharna de même à faire de la physique le produit arbitraire de l’idéologie bourgeoise[7]. On peut certes faire un procès d’intention, portant sur les mobiles (lesquels reflètent un intérêt de classe) qui poussent à énoncer telle ou telle hypothèse, mais en dernière instance, c’est bien l’efficacité de l’hypothèse choisie qui en prouve la validité. Le fait que des intérêts soient en jeu n’est donc pas un problème épistémologique, mais relève de l’analyse psychologique, qui n’affecte en rien la valeur théorique de ladite hypothèse. Mises reprend le concept freudien de « rationalisation »[8] pour expliquer ce point :

Or, recourir à la notion de rationalisation fournit une description psychologique des mobiles qui ont incité un homme ou un groupe d’hommes à formuler un théorème ou une théorie entière. Mais cela n’affirme rien quant à la validité́ ou la non-validité́ de la théorie proposée. S’il est prouvé́ que la théorie en question est insoutenable, la notion de rationalisation est une interprétation psychologique des causes qui ont induit ses auteurs en erreur. Mais si nous ne sommes pas en mesure de trouver une faute quelconque dans la théorie avancée, aucun recours au concept de rationalisation ne peut l’invalider de quelque manière que ce soit. S’il était vrai que les économistes n’avaient dans leur subconscient aucun autre dessein que de justifier les injustes prétentions des capitalistes, leurs théories pourraient néanmoins être absolument correctes. Il n’y a pas de moyen de démasquer une théorie fausse, autre que de la réfuter par le raisonnement discursif et de lui substituer une théorie meilleure[9].

Ce n’est donc pas parce qu’une hypothèse serait égoïstement (ou par un intérêt) motivée qu’elle est fausse. Comme Israel Kirzner le démontre à propos de Mises, dont il fut l’élève et disciple, ce n’est pas parce l’analyse économique doit être value-free, que cette dernière ne doit pas reconnaître les valeurs économiquement et socialement efficaces : la défense du marché libre promeut certaines valeurs (la dignité de l’individu en particulier) et en révèle l’efficacité[10].

On ajoutera, en suivant Mises, que le postulat de la logique de classe (ou de race, de sexe, d’orientation sexuelle) omet de considérer que les individus appartenant à ces « groupes » peuvent avoir des intérêts divergents, voire antagonistes, ce qu’il illustre avec la question de la concurrence (relativement aux tarifs douaniers) au sein du groupe des libéraux[11]. En somme, l’homogénéité d’intérêts des groupes, qui est le corrélat de ce postulat, ne tient pas[12].

Le polylogisme s’est ensuite développé « sous diverses formes » explique Mises :

L’historicisme affirme que la structure logique de la pensée de l’homme et de son action est sujette à changement dans le cours de l’évolution historique. Le polylogisme racial[13] assigne à chaque race une logique à elle. Finalement, il y a l’irrationalisme, soutenant que la raison en tant que telle n’est pas apte à élucider les forces irrationnelles qui déterminent le comportement de l’homme[14].

A ces différentes formes de polylogisme, on doit ajouter le néo-féminisme ou la lecture LGBT, attribuant des structures logiques cognitives différentes selon qu’on est homme ou femme, dans le premier cas, ou hétérosexuel, homosexuelle, bi-sexuelle ou trans, dans le second.

Le polylogisme racial analysé par Mises est aujourd’hui d’actualité. Si Mises visait à son époque le polylogisme des aryens, nous avons de nos jours affaire au front décolonialiste, qui renvoie en dernière analyse à un polylogisme racial, les Blancs ayant opprimé et dominé des peuples d’autres races : noire, asiatique, en particulier. Le polylogisme aryen ou décolonial se fondent donc tous deux sur la différence qualitative de structure psychique des différentes races. Mises pointe l’intention fondamentalement raciste de ce relativisme racial : qu’il « existe entre les diverses races une différence de structure de l’esprit. C’est là précisément ce qu’affirment les racistes ». Mais,

Ils [les ethnologues] sont complètement dans l’erreur en soutenant que ces autres races ont été guidées dans leurs activités par des motifs autres que ceux qui ont fait agir la race blanche. Les Asiatiques et les Africains non moins que les peuples de souche européenne se sont efforcés de lutter avec succès pour survivre, et d’employer la raison comme l’arme par excellence dans un tel effort. Ils ont cherché à se débarrasser des bêtes de proie et de la maladie, de parer aux famines et d’accroître la productivité du travail[15].

La preuve que Mises donne de cette assertion est très simple : « La preuve en est qu’ils s’empressent de profiter de toutes les réussites technologiques de l’Occident »[16]. Rappelons que le mot « race », banni de la science, revient au sein des sciences humaines (et de programmes universitaires) sous l’influence de ces théories racialistes.

Mises conclue que chaque polylogisme est une forme de nihilisme, puisqu’il contribue à nier toute objectivité.

Mais les limites d’une telle attitude sont faciles à cerner : comme tout relativisme, le polylogisme est contradictoire. (i) utilisation hypocrite de la science et (ii) si tout ce que produit la pensée est une idéologie, alors le marxisme en est une aussi. Le matérialisme dialectique comme science est une impossibilité par principe. Sauf à faire du marxisme une exception à la règle, ce qui revient à contredire cette dernière et qui fut fait… Mises le précise et cite dans ce passage Joseph Dietzgen, tanneur et philosophe marxiste, qui émigra et termina sa vie aux États-Unis, où il avait préalablement envoyé son fils :

Mais, bien sûr, la logique des prolétaires n’est pas seulement une logique de classe. « Les idées de la logique prolétarienne ne sont pas des idées de partis, mais l’émanation de la logique pure et simple ». En plus, en vertu d’un privilège spécial, la logique de certains bourgeois élus n’est pas entachée du péché originel d’être bourgeoise. Karl Marx, le fils d’un juriste aisé, marié à la fille d’un noble prussien, et son collaborateur Frederik Engels, un riche industriel du textile, n’ont jamais douté qu’ils fussent eux-mêmes au-dessus de la loi et que, malgré leur arrière-plan bourgeois, ils fussent dotés du pouvoir de découvrir la vérité absolue.

On voit bien que pour qu’une telle exception soit tenable, il faut qu’il y ait une raison universelle, ou au moins universalisable, cette « logique pure et simple » dont parle Dietzgen, ce que le marxisme nie justement. Il en va de la négation de la raison comme de celle de la vérité pour les Shadoks : « La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité (y compris celle-ci) ».

Le relativisme est un serpent qui se mord la queue, mais qui a le temps d’empoisonner ceux auxquels il s’attaque, lesquels n’ont guère le temps (ou l’envie) de le voir se la mordre.

Mises montre ensuite que le polylogisme est un échec au niveau épistémologique. En effet, quelle qu’en soit la forme, le polylogisme n’est jamais allé « plus loin que de déclarer que la structure logique de l’esprit est différente selon les classes, ou les races, ou les nations »[17]. Or, « il ne suffit pas de rejeter en bloc une théorie en démasquant l’arrière-plan de son auteur », comme on l’a fait pour Ricardo :

Aux yeux des marxistes la théorie ricardienne des coûts comparés est sans valeur parce que Ricardo était un bourgeois. Les racistes allemands condamnent la même théorie parce que Ricardo était juif, et les nationalistes allemands parce qu’il était anglais. Quelques professeurs allemands ont avancé simultanément ces trois arguments contre la validité des enseignements de Ricardo.

Ce qu’il aurait fallu faire, précise Mises, et qui n’a jamais été fait, consiste en ceci :

(…) d’abord exposer un système de logique diffèrent de celui qu’emploie l’auteur critiqué. Puis il serait nécessaire d’examiner la théorie contestée, point par point, et de montrer à quel endroit du raisonnement des déductions sont opérées qui — bien que correctes du point de vue de la logique de l’auteur — ne sont pas valables du point de vue de la logique prolétarienne, ou aryenne, ou germanique. Et finalement, il devrait être expliqué à quelle sorte de conclusions doit conduire le remplacement des déductions fautives de l’auteur, par des déductions correctes d’après la logique de celui qui le critique. Comme chacun sait, cela n’a jamais et ne pourra jamais être tenté par qui que ce soit[18].

L’alternative : la loi du plus fort ou le progrès de l’esprit humain, c’est-à-dire, de la civilisation

La raison étant disqualifiée, la loi du plus fort se substitue à la discussion critique qui elle suppose la raison. On assiste à un affrontement d’opinions sans terrain commun rationnel en vue de les départager ou, au moins, d’évaluer leur pertinence. La cause du plus fort, au mépris de toute évaluation rationnelle, triomphera. On observe que cette cause du plus fort est celle qui est la plus à la mode, la plus dans l’air du temps chez certains « intellectuels » et universitaires, et pas forcément la plus populaire.

Ce discours qui se prétend scientifique est en réalité doublement non-scientifique et relativiste car (a) il ne se légitime que de sa moralité et (b) moralité du point de vue de la cause militante. Cela ne l’empêche pourtant pas de se considérer du côté de la science et dès lors de justifier la violence du discours et le manque d’humilité (illusion de la connaissance absolue fondée sur l’oubli de l’imperfection humaine) et de cautionner ipso facto toute déclaration abjecte[19], du moment qu’elle provient du côté du Bien. Le débat scientifique ressemble de plus en plus à un affrontement de deux causes, irréconciliables dans la mesure où chacune incarne la vérité et obéit à une « logique » différente. Par la force des choses, on mettra face à face deux chercheurs ou pseudo-intellectuels militants, et non un militant et un individu pondéré et rationnel.

Dans son travail, prenant comme point de départ, mais pas d’arrivée, le couple amis /ennemis du juriste nazi Carl Schmitt, Chantal Mouffe a montré que la dimension conflictuelle des débats démocratiques contemporains, où l’écoute disparaît, prenait de l’importance dans nos sociétés. Mais elle affirme que l’agonisme — attitude qui permet aux adversaires de reconnaître la légitimité des revendications de l’autre — triompherait. Nous en sommes loin.

Conclusion

L’enjeu de la réfutation du polylogisme est la liberté dans le cadre de la civilisation. Non pas la liberté de tout dire et d’imposer par la violence et l’insulte (c’est la liberté naturelle, où la pulsion est loi), mais la liberté d’émettre des hypothèses dans un espace de discussion où l’arbitre, la raison et la réalité, sont maîtres. Laissons le dernier mot à Israel Kirzner :

For Mises the systematic search for economic truths is an activity that is eminently worthy of human endeavor. This sense of worth had its source in Mises’s passionate belief in human liberty and the dignity of the individual. For Mises the preservation of a society in which these values can find expression depends, in the last resort, upon the recognition of economic truth[20].


[1]     Chapitre 3, section 1.

[2]     Précisons que pour Popper, les sciences humaines sont de fausses sciences, puisque leurs hypothèses, n’étant pas testables (susceptibles d’être confirmées ou infirmées expérimentalement), ne sont pas falsifiables (c’est le critère de falsifiabilité qui permet de faire le départ entre sciences et pseudo-sciences). Ce qui n’empêcha pas Popper d’estimer les travaux de Hayek, dont on sait que l’épistémologie diffère de celle de Mises.

[3]     La société ouverte et ses ennemis, Tome 2, Hegel et Marx, ch. 24, « La philosophie prophétique et la révolte contre la raison », Paris, Seuil, p. 153-154.

[4]     L’action humaine, Introduction, p. 8 (trad. Raoul Audouin).

[5]     C’est probablement pourquoi les sociétés les plus souvent citées comme exemplaires relativement à l’égalité hommes/femmes sont des sociétés dites primitives, et non des civilisations passées ou actuelles.

[6]     On pense notamment à la théorie de la valeur-utilité de Jean-Baptiste Say, qui offre une théorie subjective de la valeur.

[7]     Mentionnons rapidement la critique que Lénine fait des travaux de Mach et donc de la mécanique quantique. Dans Matérialisme et empiriocriticisme (1909), Lénine qualifie la théorie de Mach d’ « idéaliste », car elle nie la chosification des entités étudiées par la physique nucléaire. « Idéaliste » signifie « bourgeois ». Il va de soi, compte tenu du succès des prolongements de la mécanique quantique, que les marxistes ont dû trouver un autre angle d’attaque.

[8]     Il y a rationalisation lorsque l’on avance un motif valorisé (l’amour, la liberté, l’égalité, la gloire de Dieu) pour dissimuler un motif inconscient honteux (la haine de l’autre, la domination, l’envie, le Moi respectivement).

[9]     pp. 90-91.

[10]   « But what made these policies bad policies in the view of Misesian applied economic science was not Mises’s own opinions, but the opinions of those who wrong-headedly sought to promote their announced goals by policies that tend to produce consequences precisely the opposite of these goals ». Nous soulignons. “Mises: Scientist and fighter”, The Free Market  26, no. 2 (February 2005).

[11]   « Ce qui compte pour un chef d’entreprise, c’est seulement un nombre limité d’articles du tarif douanier. Et relativement à ces articles les intérêts des diverses branches et firmes sont le plus généralement antagonistes ». p. 93.

[12]   La posture de tous les polylogismes, notons-le, revient toujours à nier l’individu, au profit du groupe.

[13]   Le titre du livre de Lilian Thuram, La pensée blanche, est exemplaire, car l’auteur explique que les Blancs ont imposé une pensée blanche, jusqu’à la rendre universelle (là la rigueur conceptuelle est mise à mal : « générale » serait plus adéquat, mais passons …).  Mises a anticipé en remarquant qu’il « serait superflu de demander aux racistes d’expliquer quelle sorte de logique est propre aux gens qui ne sont pas de race pure ».

[14]   L’action humaine, p. 5.

[15]   p. 98.

[16]   On constate que même les ennemis de l’Occident apprécient grandement internet et les iPhones, et autres outils technologiques qui sont, comme John Stuart Mill le montre, autant de victoires de la civilisation.

[17]   p. 87.

[18]   p. 87.

[19]   On se souvient à titre d’illustration de la réplique de Madame Alice Coffin au sujet des hommes, dans la droite ligne des Feminist studies : « Ne pas avoir un mari, ça m’expose plutôt à ne plus être violée, à ne pas être tabassée, (…) et cela évite que mes enfants le soient aussi »[19]. « Il ne suffit pas de nous entraider, il faut, à notre tour, les éliminer ».  En quel sens faut-il entendre « éliminer » ? Pas au sens littéral, espérons-le. Le préjugé n’en n’est pas moins saillant pour autant ; l’homme a une parole sans valeur et nécessairement « assaillante » parce que c’est un homme.

[20]   Idem. https://mises.org/library/mises-scientist-and-fighter

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