Une brève histoire des économistes aixois (à l’Université et à l’Académie d’Aix)

de Jean-Yves Naudet

Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2022 (110 p.)

Les économistes ont un vilain défaut : ils sont extrêmement curieux. Rares sont, en effet, les domaines de réflexion dans lesquels ils n’ont pas osé s’aventurer. Pourtant, le développement de la science économique ne s’est pas fait sans laisser quelques angles morts. Ces derniers – ce n’est pas le moindre des paradoxes – concernent souvent la discipline économique elle-même : les économistes donnent assez facilement l’impression de ne pas bien se connaître ou, du moins – ce qui revient à peu près au même –, d’ignorer certains aspects de leurs héritage et passé commun.

Ces mêmes économistes se signalent occasionnellement par un goût certain pour la tétrapilectomie[1]. Lorsqu’il s’agit, par exemple, de faire l’histoire des idées qui constituent la matière première de leur discipline, ils distinguent scrupuleusement l’analyse (J. A. Schumpeter) et la doctrine (D. Villey), la théorie (C. Jessua) et la pensée (M. Blaug). Mais, dans le même temps, les travaux sur l’histoire de l’enseignement et de la diffusion des idées économiques – pas seulement à des époques déterminées, mais aussi en des lieux, au sein d’institutions particulières et à destination de publics différents –, ces travaux sont extrêmement rares. C’est ce qui en fait le prix, comme de la Brève histoire des économistes aixois de Jean-Yves Naudet.

Cette histoire est « brève » et néanmoins riche. La France des XIXème et XXème siècles s’est peu à peu convertie à la science économique et couverte d’un blanc manteau d’établissements dans lesquels cette discipline était enseignée – depuis l’École normale jusqu’aux universités, en passant par l’Athénée, le Collège de France, les écoles d’ingénieurs… Au même moment, le public cultivé lui accordait une attention toujours plus grande. Ainsi, les Académies de province, filles de l’esprit des Lumières et de la Révolution, lui consacraient de plus en plus régulièrement des séances et débats, des conférences et exposés, des prix et concours. De cette évolution générale, Aix-en-Provence offre une belle illustration, dont J.-Y. Naudet a su joliment restituer les traits les plus saillants.

L’ouvrage réunit plusieurs études et communications, pour la plupart inédites, que leur auteur s’est donné la peine d’organiser harmonieusement. L’ensemble tient à la fois de l’histoire de la science économique, de l’histoire de l’enseignement supérieur et de l’histoire locale. Le destin de l’économie à Aix-en-Provence y est parfaitement situé parmi les grandes évolutions que connaît, en ce domaine, la France contemporaine (pp. 13-15, 43-47, 78-79) : l’apparition de la science économique (dans le dernier quart du XVIIIème siècle), l’essor des universités et de l’enseignement supérieur (à partir du Premier Empire), le développement des cours d’économie politique au sein des facultés de droit, puis de sciences économiques (depuis les années 1860-70 jusque dans les années 1970). J.-Y. Naudet nous invite à parcourir une galerie de portraits ; mais il nous emmène aussi nous promener à Aix-en-Provence et dans ses environs. Alors que nous rencontrons ceux qui y faisaient vivre l’économie, nous découvrons également les antiques recoins de la cathédrale Saint-Sauveur (voisine des anciens bâtiments de l’université), le cimetière Saint-Pierre – pas la grande nécropole marseillaise et ses célèbres pinèdes, mais le village endormi qui a pris le nom du quartier d’Aix où il se trouve – et jusqu’aux courbes contemporaines de la nouvelle Bibliothèque universitaire des Fenouillères. Car les économistes aixois, qui sont les personnages principaux du livre, ont œuvré dans un cadre unique, enseigné ou discouru dans des lieux non dénués de charmes et de personnalité. Ainsi, nous pénétrons, au détour d’un portrait ou de la description d’une époque ou après une courte escapade à Marseille, dans les murs de l’Académie des sciences, agriculture, arts et belles-lettres d’Aix-en-Provence, dans les bâtiments de l’Université, de ses Facultés et même jusque dans la salle d’économie politique – lieu d’étude, mais aussi de séminaires et de débats – disparue il y a seulement quelques années (pp. 66-67).

Cette Brève histoire des économistes aixois n’est pas que l’œuvre d’un universitaire, un livre rigoureusement écrit et parfaitement informé. Son auteur ne sait pas seulement de quoi il parle : il connaît – et intimement – la géographie physique et humaine des lieux et institutions qu’il évoque, puisque ces endroits ont été et restent sa Ville, son Université, sa Faculté de droit, son Académie. Qui d’autre que Jean-Yves Naudet – lui-même éminent économiste, académicien et aixois – pouvait raconter avec plus de précision, mais aussi avec plus d’affection et de sincérité l’histoire de l’économie à Aix-en-Provence ?

Aucun des économistes aixois dont Jean-Yves Naudet reconstitue « brièvement » le parcours n’est un personnage très considérable. Point de noms ronflants, connus du grand public ; il n’est question que de seconds couteaux. Mais il y a toutefois, parmi ceux-ci, quelques fines lames : Charles de Ribbe, précurseur de la sociologie économique, Alfred Jourdan, explorateur des relations entre droit, éthique et économie, Claudio Jannet, figure du « catholicisme économique », Albert Schatz, excellent historien de la pensée économique, ou encore Camille Perreau, auteur d’un des manuels d’économie les plus utilisés dans la première moitié du XXème siècle… Tous ces économistes aixois – et d’autres que l’on retrouve dans le livre de J.-Y. Naudet – mériteraient certainement plus d’attention aujourd’hui, pour leurs travaux, mais aussi parce qu’ils ont activement participé à la promotion de la science et à la diffusion des idées économiques auprès d’un large public d’étudiants et de personnes cultivées ou simplement curieuses. Il ne suffit pas de constater l’importance prise par l’économie aux XIXème-XXème siècles, en France comme ailleurs. Encore faut-il comprendre par quels canaux cette « science funèbre » (Th. Carlyle) et « peu divertissante » (A. Thiers) a progressivement gagné les esprits et même certains cœurs. Or, il a toujours existé, à côté des grandes écoles de pensée (Glasgow, Cambridge, Vienne, Chicago…) et des grandes œuvres, majestueusement architecturées, pouvant prétendre au statut de cathédrale, des institutions et des édifices plus modestes, mais aussi plus accessibles au commun : des églises et chapelles à partir desquelles est également portée la bonne parole et transmise une même foi. Aix-en-Provence n’a été ni le moins actif, ni le moins pittoresque de ces centres d’ « évangélisation économique ».

Comme le montre donc J.-Y. Naudet, à Aix-en-Provence – au sein de son Université et, dans une moindre mesure, de son Académie – s’est maintenue jusqu’à nos jours, non pas à proprement parler une « école » (du moins pas avant une époque récente), mais une véritable tradition (pp. 57, 67, 73, 75).

Certains le regretteront peut-être : le récit d’Une brève histoire des économistes aixois s’arrête à l’orée des années 1970. La raison principale en est qu’avec la massification de l’enseignement supérieur, en sciences économiques comme dans les autres domaines, l’inflation du nombre des étudiants et des enseignants rendait plus difficile la composition d’un tableau tant soit peu complet de la situation de l’économie à Aix, en particulier de ce qui est devenu la plus grande université francophone, Aix-Marseille Université (pp. 11, 88-89). Mais il y a une autre raison à cette trêve du récit : c’est que, s’il avait eu à traiter de la période la plus récente, l’auteur aurait eu à parler de lui-même et des milliers d’étudiants qui, pendant plusieurs décennies, à l’Institut d’études politiques, à la Faculté d’économie appliquée et la Faculté de droit, ont assisté à ses cours et lu son manuel d’Économie politique. On ne lui reprochera donc pas cette discrétion, d’autant moins que les allusions au présent ne sont pas absentes de la dernière partie et de la conclusion de l’ouvrage. Ainsi, d’autres que J.-Y. Naudet auront à écrire la suite de son histoire et à en démentir la brièveté.

On regrettera davantage la rareté des notes de bas de page et des références bibliographiques. Il est vrai que beaucoup de sources sont citées dans le corps du texte, de même que certains travaux de recherche. Mais les références exactes ne sont presque jamais données – sauf dans le cas de Claudio Jannet (pour lequel J.-Y. Naudet fournit une bibliographie, pp. 40-41). Ce défaut d’indications précises (d’ « appareil scientifique », comme on dit pompeusement) risque de chagriner ceux qui souhaiteraient approfondir leur connaissance de tel ou tel point traité par l’auteur[2]. En revanche, ceux qui n’apprécient pas de devoir saccader leur lecture lui sauront gré de ne pas avoir multiplié les renvois et haché le fil d’un récit tiré au cordeau. À Maupassant qui lui en demandait le secret, Flaubert aurait répondu : « Le style ? Clarté, clarté, clarté ! » La Brève histoire de J.-Y. Naudet n’en manque pas. Une place y est en outre laissée, à côté de l’érudition qui sied à un travail académique, au détail parfois pittoresque, souvent instructif (nous pensons, entre autres, au débat entre académiciens aixois et journalistes marseillais du Sémaphore à propos des blés américains, à la remontrance excessivement polie adressée à un collège du fait de l’indélicat oubli d’un prédécesseur, aux sifflets et persiflages dont fut victime Mme Joseph Bry parce que son doyen de mari s’était montré favorable – ô traitrise ! – au transfert de la Faculté de droit à Marseille,…). Ainsi, ceux qui le connaissaient déjà retrouveront avec plaisir l’auteur des chroniques estivales publiées dans le journal La Provence et des petits tableaux aixois (signés Jean-Yves Le Prof) pour le site Il court Mirabeau. Quant à ceux qui le découvriront, ils pourront tout à la fois s’instruire et se divertir à la lecture d’Une brève histoire des économistes aixois.


[1]                 L’art de couper les cheveux en quatre, selon Umberto Eco.

[2]                 Voici, par ordre alphabétique, les références des principaux travaux cités par J.-Y. Naudet : Jean Boyer, « L’ancienne Faculté de droit », Le patrimoine architectural d’Aix-en-Provence, XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles. Recueil d’études historiques et architecturales, Aix-en-Provence, Imp. P. Roubaud, 1985, pp. 81-91 ; François Facchini, « Histoire doctrinale du corps professoral d’économie politique dans les facultés françaises de 1877 à 1969 », Centre d’économie de la Sorbonne, 2016 (communication au Vème congrès de l’AFEP, Lyon, 2015), 51 p. ; le texte d’une conférence inédite de Jean-Louis Mestre prononcée à l’Académie d’Aix sur « L’histoire de l’Université d’Aix » (dont on peut retrouver quelques développements dans « La Faculté de droit d’Aix au XIXe siècle : état de la recherche », in Philippe Nélidoff (dir.), Les Facultés de droit de province au XIXe siècle. Bilan et perspectives de la recherche, Toulouse, Presses de l’Université de Toulouse I Capitole, 2009, pp. 61-67, et les articles de Jean-Louis Mestre dans Six siècles de droit à Aix, 1409-2009, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2009) ; Lucette Le Van-Lemesle, Le Juste ou le Riche. L’enseignement de l’économie politique, 1815-1950, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2004 ; Serge Schweitzer, « Le juriste et l’économiste : du divorce au rapprochement, un itinéraire », in Serge Schweitzer & Loïc Floury, Droit et économie : un essai d’histoire analytique, Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2015, pp. 19-51.

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