Cet article est la traduction d’un texte originalement publiĂ© dans la revue Religion & Liberty de l’Acton Institute, sous le titre « Adam Smith and the Poor ». La version originale est disponible Ă  ce lien : https://www.acton.org/religion-liberty/volume-33-number-4/adam-smith-and-poor.


Pour Adam Smith, la richesse ne semble pas ĂŞtre une condition nĂ©cessaire pour atteindre le bonheur. « Le mendiant qui se chauffe au soleil sur le bord de la route possède la sĂ©curitĂ© pour laquelle les rois se battent Â», Ă©crit-il dans la ThĂ©orie des sentiments moraux. Mais ce n’est pas pour autant qu’il recommande la mendicitĂ©. Car le mendiant dont il est question dans le texte de Smith n’est pas n’importe quel mendiant. Il s’agit de Diogène le Cynique, qui demandait Ă  Alexandre le Grand de reculer pour ne pas lui faire de l’ombre, alors qu’il Ă©tait allongĂ© sur le bord de la route.

Le fait que Diogène possède la sĂ©curitĂ© pour laquelle Alexandre se bat est une bonne façon de rĂ©sumer la parabole de Smith sur le fils du pauvre, « que le ciel, dans sa colère, a assailli d’ambition Â». Dans ses vieux jours, avec son humour « splĂ©nĂ©tique Â» (atteint par un grand Ă©tat de mĂ©lancolie), le fils du pauvre, dĂ©sormais devenu riche, possède « des machines Ă©normes et complexes, qui doivent ĂŞtre maintenues avec la plus grande attention, et qui, malgrĂ© tous les soins que nous leur apportons, peuvent Ă  tout moment se briser et entraĂ®ner leur malheureux propriĂ©taire dans leur chute Â». Les affaires, la carrière et le patrimoine sont des projets qui nĂ©cessitent « le travail d’une vie pour les rĂ©aliser Â», mais qui nous laissent « autant et parfois plus exposĂ©s qu’auparavant Ă  l’anxiĂ©tĂ©, Ă  la peur, au chagrin, aux maladies, aux dangers et Ă  la mort Â».

Smith disait qu’un homme dans une « situation stable », quelle qu’elle soit, s’installe psychiquement dans « l’Ă©tat naturel et ordinaire des humains ». Une fois que l’on s’est installĂ© dans cet Ă©tat psychique, il n’y a plus guère de possibilitĂ©s de s’Ă©lever. Nous ne sommes jamais aussi longtemps ou plus heureux que dans « l’état naturel et ordinaire de l’humanité » – et quand quelqu’un prĂ©tend le contraire, les autres ne le croient pas. Mais par suite d’une situation dĂ©favorable, la chute peut ĂŞtre « considĂ©rable ». Smith insistait sur la grande asymĂ©trie de « l’Ă©tat naturel et ordinaire de l’humanité ».

Pourquoi investir du temps dans la construction et Ă  l’entretien de machines efficaces si une « situation stable Â» plus confortable ou plus privilĂ©giĂ©e ne fait que nous ramener Ă  cet « Ă©tat naturel et ordinaire Â» ? « Que peut-on ajouter au bonheur de l’homme qui est en bonne santĂ©, qui n’a pas de dettes et qui a la conscience tranquille Â» se demandait Smith. La santĂ© dĂ©pend quelque peu de la richesse, tout comme le fait de ne pas avoir de dettes financières, mais il est tout Ă  fait possible d’y parvenir en faisant preuve de modestie et de frugalitĂ©.

Comment faire pour avoir la conscience tranquille ? Est-il raisonnable de ne pas vouloir accumuler des richesses ? Après s’être intĂ©ressĂ© aux regrets pleins de spleen du fils du pauvre devenu riche, au sujet des ambitions qui ont rythmĂ© sa vie, Smith s’attarde Ă©galement sur les aspects positifs qui peuvent ĂŞtre atteints en poursuivant l’ambition de gagner un revenu honnĂŞte. Ils sont substantiels. Cette ambition permet notamment Ă  l’espèce humaine de se multiplier.

Nous avons lu les textes de Smith et nous savons que d’autres l’ont Ă©galement fait. Ainsi, nous pouvons imaginer que le fameux « fils du pauvre Â» a eu un enfant. Disons, par exemple, une fille. En lisant ses textes, elle apprend de Smith les vertus que permet d’obtenir la recherche d’un revenu honnĂŞte. Elle voit, dans les mots de Smith, ce que J.G.A. Pocock appelle « l’humanisme marchand Â» dans Virtue, Commerce, and History. Elle connaĂ®t les moments de regret de son père, qui a poursuivi ses ambitions. Nous pouvons imaginer qu’en connaissance de cause, elle s’attelle elle aussi Ă  la construction de machines, consciente du bien qu’elle peut atteindre ainsi, tout en gardant en tĂŞte la façon dont l’ambition peut mener Ă  la mĂ©lancolie en fin de vie. C’est avec une attitude diffĂ©rente, plus sage et plus vertueuse, qu’elle accepte les responsabilitĂ©s de ces machines. C’est la parabole invisible de la fille du fils du pauvre.

Ainsi, la conclusion de Smith sur la pauvretĂ© est que, au-delĂ  des bases matĂ©rielles, le bonheur dĂ©pend principalement des conditions morales, et que les conditions matĂ©rielles n’ont d’importance qu’Ă  travers les conditions morales. La pauvretĂ© spirituelle est le problème fondamental, et non la privation matĂ©rielle. Dans La richesse des nations, Smith, alors qu’il n’a jamais Ă©tĂ© mariĂ©, dĂ©crit la substance intĂ©rieure de la richesse des nations comme rĂ©sultant de « la bonne entente au sein des mĂ©nages Â».

Une politique gouvernementale pour une opulence universelle

Si, selon toute vraisemblance, Smith doutait qu’un homme puisse devenir beaucoup plus heureux en accumulant de plus grandes richesses, il s’intĂ©ressait Ă  « l’effort uniforme, constant et ininterrompu de chaque homme pour amĂ©liorer sa condition Â». Dès la première page de La richesse des nations, Smith dĂ©montre que l’effort et la volontĂ© d’amĂ©liorer sa condition produiraient, dans un cadre libĂ©ral, une opulence croissante. Quelques pages plus loin, il affirme que la division du travail, comme l’extension des marchĂ©s, « provoque, dans une sociĂ©tĂ© bien gouvernĂ©e, cette opulence universelle qui s’Ă©tend jusqu’aux rangs les plus bas du peuple Â».

Cependant, Smith observe une force qui, mĂŞme dans le cadre d’un rĂ©gime libĂ©ral, a tendance Ă  faire baisser les salaires. Cette force est la concurrence entre les travailleurs, qui rĂ©sulte notamment de la croissance dĂ©mographique. Smith suggère que la pression Ă  la baisse exercĂ©e sur les salaires par la croissance dĂ©mographique pourrait conduire Ă  une Ă©conomie « stationnaire Â», et il fait rĂ©fĂ©rence Ă  la Chine Ă  cet Ă©gard, en disant qu’elle a « acquis l’ensemble des richesses que la nature de ses lois et de ses institutions lui permet d’acquĂ©rir Â».

Mais les lois et les institutions de la Chine n’Ă©taient pas libĂ©rales, et Smith s’est montrĂ© très optimiste quant Ă  la possibilitĂ© d’Ă©chapper Ă  tout piège malthusien, Ă  condition que les lois et les institutions « permettent Ă  chaque homme de poursuivre son propre intĂ©rĂŞt Ă  sa manière, suivant le modèle libĂ©ral d’Ă©galitĂ©, de libertĂ© et de justice Â». Smith expose explicitement les Ă©conomies d’Ă©chelle dans le premier chapitre et, de manière moins visible, indique l’amĂ©lioration technique et la dĂ©couverte continue, facteurs qui dĂ©placeraient continuellement les courbes de coĂ»ts vers le bas et inciteraient les gens Ă  penser Ă  des amĂ©liorations jusqu’alors inconnues. Comme Julian Simon deux siècles plus tard, Smith a parlĂ© de la ressource ultime :

« Ce qui se passe parmi les ouvriers dans un atelier, se passe, pour la mĂŞme raison, parmi ceux d’une grande entreprise. Plus ils sont nombreux, plus ils se divisent naturellement en diffĂ©rentes catĂ©gories et subdivisions de tâches. Lorsque plus de tĂŞtes sont occupĂ©es Ă  inventer les machines les plus propres Ă  exĂ©cuter les tâches des uns et des autres, la probabilitĂ© que ces machines soient inventĂ©es est naturellement plus grande. Â» (italiques ajoutĂ©es)

Toutes ces forces dynamiques ont pour effet de faciliter la production, d’augmenter l’offre, de multiplier les produits et de rĂ©duire les prix. Smith Ă©tait optimiste quant Ă  la viabilitĂ© d’un monde dans lequel la population ne cesserait de croĂ®tre. Certes, toutes choses Ă©gales par ailleurs, la croissance dĂ©mographique peut rĂ©duire les salaires, mais dans la vision dynamique de l’Ă©conomie libre de Smith, toutes choses ne restent pas Ă©gales par ailleurs ; les perspectives sont continuellement repoussĂ©es plus loin. La dynamique Ă©conomique positive compenserait largement la pression Ă  la baisse exercĂ©e par la dĂ©mographie sur les salaires.

En bref, la recommandation de Smith pour rĂ©duire la pauvretĂ© serait la libertĂ©. Le premier objectif de l’Ă©conomie politique est de « fournir un revenu ou une subsistance abondante au peuple, ou plus exactement de lui permettre de se procurer un tel revenu ou une telle subsistance par lui-mĂŞme Â». (italiques ajoutĂ©es)

Mesures politiques pour combattre la pauvreté

Qu’en est-il des politiques particulières ? Smith fait-il rĂ©fĂ©rence aux pauvres lorsqu’il discute de certaines mesures politiques ?

Oui, il y fait rĂ©fĂ©rence. Lorsqu’il prĂ©conise la libĂ©ralisation de certaines activitĂ©s, Smith Ă©voque parfois le sort des « pauvres Â», des « travailleurs Â», des « ouvriers Â», des « artisans Â», des « rangs infĂ©rieurs Â» ou de la « grande masse du peuple Â». Je ferai des remarques sur certains de ces sujets. Ensuite, j’aborderai deux autres exemples de politiques publiques, Ă  savoir la redistribution (la loi sur les pauvres et l’impĂ´t progressif, en particulier) et la scolarisation.

Défendre les pauvres et le travail

Dans le monde chrĂ©tien traditionnel – disons celui des annĂ©es 1400 – chaque âme Ă©tait en thĂ©orie considĂ©rĂ©e de la mĂŞme manière par la religion. Toutefois, les gens comprenaient Ă©galement que chaque âme Ă©tait rattachĂ©e Ă  une personne distincte et que, dans le monde terrestre, les individus vivaient des situations diffĂ©rentes, et qu’il en serait toujours ainsi. Les pauvres semblaient condamnĂ©s Ă  leur condition. Certains se demandaient s’il Ă©tait juste que les pauvres s’Ă©lèvent de leur condition matĂ©rielle, ou qu’ils espèrent le faire. D’autres ont suggĂ©rĂ© que la pauvretĂ© Ă©tait utile, car elle poussait les pauvres Ă  surmonter l’indolence naturelle Ă  l’homme – c’est ce qu’on appelle la doctrine de l’utilitĂ© de la pauvretĂ©. Les Ă©conomistes modernes parlent d’une « courbe d’offre de travail qui revient sur elle-mĂŞme Â». Dans cette thĂ©orie, un revenu qui augmente motive les gens Ă  travailler plus, avant que la relation entre revenu et travail finisse par se briser Ă  un certain point, quand les gens prĂ©fèrent profiter de leur temps libre plutĂ´t que de travailler davantage.

Smith s’opposait ouvertement et vigoureusement Ă  toute vision fataliste de la pauvretĂ© et Ă  la vision hiĂ©rarchique des classes qui l’accompagnait parfois. Pour Smith, les personnes ne sont pas seulement Ă©gales aux yeux de Dieu, mais aussi sur terre, sur le plan Ă©thique. L’Ă©galitĂ© prĂ©vue par « le projet libĂ©ral d’Ă©galitĂ©, de libertĂ© et de justice Â» est une Ă©galitĂ© de mĂŞme statut que celle proposĂ©e par la religion. Mais surtout, le droit de poursuivre son propre intĂ©rĂŞt Ă  sa manière s’applique Ă©galement aux pauvres.

Et l’Ă©galitĂ© de la libertĂ© est gĂ©nĂ©ralement – comme dans ce cas – au service de ce suprĂŞme spectacle : « Il est juste que ceux qui nourrissent, vĂŞtissent et logent l’ensemble du peuple, gardent une part du produit de leur propre travail afin qu’ils soient eux-mĂŞmes raisonnablement bien nourris, vĂŞtus et logĂ©s Â». Après tout, « aucune sociĂ©tĂ© ne peut ĂŞtre florissante et heureuse si la plus grande partie de ses membres est pauvre et misĂ©rable Â». Smith a enseignĂ© aux aristocrates Ă  ĂŞtre fiers, non pas de l’Ă©panouissement de leur patrimoine, mais de celui de leur sociĂ©tĂ©. Smith a encouragĂ© les aristocrates Ă  adhĂ©rer au projet libĂ©ral.

Cette position dĂ©bouchait sur des considĂ©rations très pratiques, par exemple, au sujet des restrictions imposĂ©es Ă  l’époque aux guildes (semblables Ă  nos maĂ®trises et jurandes) ; restrictions analogues Ă  celles qui s’appliquent aujourd’hui aux professions rĂ©glementĂ©es. Voici quelques extraits de La richesse des nations Ă  ce sujet :

« La propriĂ©tĂ© que tout homme a sur le fruit de son travail, de mĂŞme qu’elle est le fondement originel de toute autre propriĂ©tĂ©, est la plus sacrĂ©e et la plus inviolable. Le patrimoine d’un pauvre rĂ©side dans la force et la dextĂ©ritĂ© de ses mains ; et l’empĂŞcher d’employer cette force et cette dextĂ©ritĂ© de la manière qu’il juge appropriĂ©e sans porter prĂ©judice Ă  son voisin est une violation flagrante de cette propriĂ©tĂ© la plus sacrĂ©e. Â»

Pour Smith, le dĂ©sir de protĂ©ger les consommateurs n’est qu’un mauvais prĂ©texte Ă  ces restrictions :

« La dĂ©cision de juger si une personne est apte Ă  ĂŞtre employĂ©e peut assurĂ©ment ĂŞtre confiĂ©e au bon vouloir des employeurs (ou des clients) dont l’intĂ©rĂŞt est concernĂ© au premier chef. L’anxiĂ©tĂ© du lĂ©gislateur, qui craint que les employeurs n’emploient une personne inappropriĂ©e, est Ă©videmment aussi impertinente qu’oppressive. Â»

Smith s’est rarement exprimĂ© au sujet de ses opinions politiques, mais lorsqu’il l’a fait, c’Ă©tait pour s’opposer Ă  des atteintes Ă  la libertĂ©. Tel fut le cas, par exemple, lorsqu’il s’opposa aux restrictions Ă  l’installation dans une ville ou une paroisse. Ces restrictions avaient pour but d’empĂŞcher les pauvres de venir s’installer pour profiter de l’aide locale prĂ©vue pour les dĂ©munis. Voici ce que Smith Ă©crit Ă  leur sujet :

« Le fait d’expulser un homme qui n’a commis aucun dĂ©lit du lieu oĂą il choisit de rĂ©sider est une violation Ă©vidente de la libertĂ© naturelle et de la justice. (…) Il n’y a guère de pauvre en Angleterre âgĂ© de quarante ans qui ne se soit senti, Ă  un moment ou Ă  un autre de sa vie, cruellement opprimĂ© par cette loi mal conçue. Â»

Aujourd’hui, sur le marchĂ© du travail, les gouvernements portent atteinte Ă  la libertĂ© de mille façons, prĂ©tendument dans l’intĂ©rĂŞt des travailleurs, en particulier de ceux qui gagnent de faibles salaires. Qu’en pense Smith ? N’y a-t-il aucune question relative au marchĂ© du travail pour laquelle il ferait une exception au principe de libertĂ© ?

En cherchant on ne trouve qu’un seul commentaire sur une question relative au marchĂ© du travail qui pourrait ĂŞtre considĂ©rĂ© comme une exception. Dans La richesse des nations, Smith fait en effet rĂ©fĂ©rence Ă  une loi – sans mentionner de laquelle il s’agit â€“ « qui oblige les maĂ®tres de plusieurs mĂ©tiers Ă  payer leurs ouvriers en argent et non en marchandises [et qui] est tout Ă  fait juste et Ă©quitable Â». Il ajoute : « Elle n’impose aucune contrainte rĂ©elle aux maĂ®tres. Elle les oblige seulement Ă  payer en argent la valeur qu’ils prĂ©tendaient payer en marchandises, mais qu’ils ne payaient pas toujours rĂ©ellement Â». La loi Ă  laquelle Smith fait allusion semble a priori renforcer les contrats plutĂ´t que de restreindre la libertĂ©. En outre, si la loi restreignait les contrats de paiement en nature, dans l’Ă©ventualitĂ© oĂą de tels contrats seraient nĂ©anmoins conclus et respectĂ©s, quelqu’un s’en plaindrait-il ? Ce que je veux dire, c’est que la seule exception possible que Smith fait Ă  la libertĂ© sur les questions relatives au marchĂ© du travail semble insignifiante.

La redistribution (la Poor Law et l’impĂ´t progressif)

Bien que Smith se soit opposĂ© aux restrictions sur le choix de son lieu de rĂ©sidence, qui rĂ©sultaient de l’administration et du financement de l’aide locale aux pauvres dans le cadre de ce que l’on appelait la loi sur les pauvres – Poor Law –, il ne s’est jamais prononcĂ© directement sur cette loi. Ce silence est curieux, compte tenu de l’intĂ©rĂŞt frappant que Smith porte Ă  la condition des pauvres et de l’exhaustivitĂ© de La richesse des nations. Comment faut-il interprĂ©ter ce silence ?

Certains chercheurs font de Smith une figure de proue de la gauche sur le plan politique. Pour pouvoir le placer Ă  gauche sur l’échiquier politique, ils doivent naturellement prĂ©tendre que Smith Ă©tait favorable – ou le serait aujourd’hui – Ă  une fiscalitĂ© progressive et Ă  une redistribution orchestrĂ©e par un État-providence, en faveur des plus dĂ©munis. Ces chercheurs relèvent parfois le silence de Smith sur la loi sur les pauvres et suggèrent que, vu qu’il ne s’est jamais vraiment opposĂ© Ă  la loi, il ne pouvait ĂŞtre contre.

Plusieurs points viennent cependant Ă©tayer l’hypothèse contraire, Ă  savoir qu’il n’Ă©tait pas en faveur de cette loi, puisqu’il ne l’a pas approuvĂ©e.

Tout d’abord, puisque Smith indique clairement que les restrictions au choix de son lieu de rĂ©sidence dĂ©coulent de la loi sur les pauvres, la condamnation de ces restrictions semble valoir Ă©galement pour la source dont elles Ă©manent. Smith ne dit jamais comment les communes doivent faire face au problème que reprĂ©sente le fait d’attirer des personnes Ă  la recherche d’une aide. Il est naturel que le lecteur se demande s’il faut traiter le problème Ă  la racine. Smith, après tout, Ă©tait un Ă©conomiste, et un Ă©conomiste pourrait penser que l’un des moyens après tout de rĂ©duire la pauvretĂ© est de cesser de payer les gens pour qu’ils soient pauvres.

Plus important encore, Smith annonce dans La richesse des nations qu’il va, dans le livre 5, « montrer (…) quelles sont les dĂ©penses nĂ©cessaires du souverain ou de la communautĂ© Â». Il dit cela au tout dĂ©but du livre et le rĂ©pète Ă  la fin du livre 4 lorsqu’il dĂ©crit ce qui attend le lecteur dans la suite. Or, la liste des dĂ©penses jugĂ©es nĂ©cessaires par Smith pour le souverain ou la communautĂ© ne fait pas mention de l’aide aux pauvres. Elle est absente. Ne devrions-nous pas en conclure que le secours aux pauvres n’est pas une dĂ©pense nĂ©cessaire du souverain ou de la communautĂ© ?

Quant Ă  la progressivitĂ© de l’impĂ´t, les partisans de gauche qui considèrent Smith l’un des leurs ont souvent prĂ©tendu que Smith la soutenait. Ils citent gĂ©nĂ©ralement deux passages, l’un suggĂ©rant que les Turnpike trusts – qui sont des organismes indĂ©pendants publics chargĂ©s de collecter des commissions sur le trafic routier pour amĂ©liorer les routes – devraient imposer des pĂ©ages plus Ă©levĂ©s sur les voitures de luxe, et l’autre reconnaissant que la taxe sur les loyers d’habitation (comme l’impĂ´t foncier), bien qu’attrayante Ă  d’autres Ă©gards, affecte de manière disproportionnĂ©e les riches.

Smith commence sa longue analyse de la fiscalitĂ© en exposant quatre maximes centrales en la matière qui sont Ă  ses yeux des principes « Ă©vidents de justice et d’utilitĂ© Â». La première est la proportionnalitĂ©, c’est-Ă -dire que la charge fiscale globale des sujets doit ĂŞtre « proportionnelle aux revenus dont ils bĂ©nĂ©ficient Â». L’impĂ´t sur le revenu n’existait pas Ă  l’Ă©poque de Smith, et il n’en propose pas. Mais il affirme que l’incidence des impĂ´ts, quelle que soit la manière dont ils sont appliquĂ©s, doit ĂŞtre proportionnelle aux revenus. En d’autres termes, Smith pensait Ă  une rĂ©partition uniforme ou proportionnelle de la charge fiscale, et non Ă  une rĂ©partition progressive.

En partant de la proportionnalitĂ© comme principe, nous comprenons qu’en ce qui concerne la taxe sur les loyers d’habitation, Smith note que la charge disproportionnĂ©e qu’elle fait peser sur les riches n’est pas une qualitĂ©, mais plutĂ´t un problème. Smith affirme qu’en dĂ©pit de ce point faible, cette taxe sur les loyers reste utile : « Il n’est pas trop dĂ©raisonnable que les riches contribuent aux dĂ©penses publiques, non seulement en proportion de leurs revenus, mais Ă©galement au-delĂ  de cette proportion Â». Smith ne se rĂ©jouit pas de cette disproportion, mais il peut s’en accommoder, en fin de compte[1].

Smith sur le rĂ´le de l’État dans l’Ă©ducation

En discutant des « dĂ©penses nĂ©cessaires Â» du souverain ou de la collectivitĂ©, Smith s’interroge longuement sur le rĂ´le Ă©ventuel de l’État dans « les institutions destinĂ©es Ă  l’Ă©ducation de la jeunesse Â». L’analyse de Smith sur ce sujet a fait l’objet de nombreuses interprĂ©tations et controverses.

Ma lecture du texte de Smith sur le sujet dans La richesse des nations donne le rĂ©sultat suivant : pendant les trois premiers quarts de son texte, Smith dĂ©veloppe une sĂ©rie de points et d’Ă©lĂ©ments historiques qui plaident contre l’intervention de l’État dans le domaine de l’Ă©ducation. Ensuite, Smith pose des questions inspirĂ©es par les 24 pages qui prĂ©cèdent :

« La collectivitĂ© doit-elle donc se dĂ©sintĂ©resser de l’Ă©ducation de ses citoyens ? Ou dans le cas contraire, si elle doit s’y intĂ©resser, quelles sont les diffĂ©rentes Ă©tapes de l’Ă©ducation dont elle doit s’occuper dans les diffĂ©rentes catĂ©gories de la population ? Et de quelle manière doit-elle s’en occuper ? Â»

Smith justifie ces questions en remarquant qu’une personne qui ne connaĂ®t que la routine d’un travail d’usine rĂ©pĂ©titif « devient aussi stupide et ignorant qu’il est possible Ă  un humain de le devenir Â» et en soulignant les risques sociaux qui dĂ©coulent de cette stupiditĂ© et de cette ignorance. Smith examine ensuite comment une politique publique pourrait attĂ©nuer cette tendance Ă  la stupiditĂ©, soit en stimulant la demande d’Ă©ducation, soit en subventionnant l’accès Ă  l’Ă©ducation. Il envisage un certain nombre de pistes. Il rĂ©flĂ©chit Ă  un ensemble d’options (un ensemble qui, soit dit en passant, ne comprend pas l’obligation d’aller Ă  l’Ă©cole). Ce qu’il ne fait pas, c’est de formuler une recommandation dĂ©finitive. Alors, certes, le fait que Smith envisage certaines interventions Ă©tatiques et un financement partiel de l’Ă©cole sans rejeter dĂ©finitivement ces options ne doit pas ĂŞtre nĂ©gligĂ©. Pour autant, c’est hâtivement que de nombreux chercheurs en ont conclu que Smith Ă©tait en faveur d’une intervention. S’il fallait rĂ©sumer la pensĂ©e de Smith sur ce sujet, il faudrait dire qu’elle est ambiguĂ«.

Les derniers mots de Smith sur la question du financement des Ă©coles pour les jeunes se situent dans la conclusion du chapitre dans lequel se trouve le texte en question. Ces derniers mots reviennent sur les dĂ©rives prĂ©sentĂ©es dans les premiers trois quarts du passage, et qui plaide contre l’implication du gouvernement :

« Cette dĂ©pense (pour la scolarisation des jeunes), cependant, pourrait peut-ĂŞtre avec la mĂŞme convenance, et mĂŞme avec un certain avantage, ĂŞtre couverte entièrement par ceux qui reçoivent le bĂ©nĂ©fice immĂ©diat de cette Ă©ducation et de cette instruction, ou par la contribution volontaire de ceux qui pensent en profiter indirectement. Â»

Smith suggère ici qu’il pourrait ĂŞtre avantageux de laisser le financement de l’Ă©ducation entièrement Ă  la participation volontaire des familles des jeunes Ă©duquĂ©s, mais aussi de concitoyens gĂ©nĂ©reux qui pourraient s’engager Ă  contribuer Ă  l’une ou l’autre des Ă©coles privĂ©es Ă  but non lucratif qui existaient de son temps.

Dans la partie critique de son texte sur la scolarisation, Smith dĂ©crit Ă  quel point les institutions Ă©ducatives peuvent mal tourner. Si Smith voyait les systèmes scolaires d’aujourd’hui et leurs rĂ©sultats pour les enfants des familles Ă  faibles revenus, sans doute soutiendrait-il une rĂ©forme allant dans le sens de la dĂ©rĂ©glementation et de la libertĂ© de choix de l’Ă©cole.

La pauvreté et le bonheur de tous

En conclusion, le point de vue de Smith sur la pauvretĂ© s’inscrit parfaitement dans sa conception du bien commun. Il se prĂ©occupe de l’ensemble – l’ensemble de la communautĂ©, du pays, de l’humanitĂ© – et plus particulièrement du caractère moral des personnes, de la culture et du corps politique. Pour lui, la pauvretĂ© n’est pas un problème particulier nĂ©cessitant des programmes ou des actions spĂ©cifiques. Au-delĂ  de l’essentiel matĂ©riel, assurĂ© au mieux par la dynamique ascendante du modèle libĂ©ral, le bien-ĂŞtre est avant tout une question de condition morale, et non de condition matĂ©rielle. Si les autoritĂ©s se prĂ©occupent d’amĂ©liorer la condition morale des gouvernĂ©s, qu’elles se souviennent que la condition morale croĂ®t avec la responsabilitĂ© morale. En rĂ©sumĂ©, pour Smith, richesse, pauvretĂ©, c’est d’abord et avant tout l’affaire de chacun.


[1]    On trouvera une excellente critique de la tentative de rĂ©cupĂ©ration de Smith par la gauche dans David Friedman, « Adam Smith Wasn’t a Progessive, Â» Reason Magazine, juillet 2023 : https://reason.com/2023/06/04/adam-smith-wasnt-a-progressive/

  • Daniel B. Klein est professeur d'Ă©conomie et titulaire de la chaire JIN au Mercatus Center de l'UniversitĂ© George Mason, oĂą lui et Erik Matson dirigent un programme sur Adam Smith. Klein est l'auteur de Smithian Morals and Central Notions of Smithian Liberalism.

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Dan Klein

Daniel B. Klein est professeur d'économie et titulaire de la chaire JIN au Mercatus Center de l'Université George Mason, où lui et Erik Matson dirigent un programme sur Adam Smith. Klein est l'auteur de Smithian Morals and Central Notions of Smithian Liberalism.

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