Gérard Bramoullé : le libéral exemplaire et souriant

Cinquante ans d’amitié, cinquante ans de libéralisme ensemble, puis la maladie qui le terrasse malgré son courage et qui l’emporte au premier jour de décembre.

Les cinquante ans me font remonter en 1974 à l’arrivée à Aix de Gérard Bramoullé, jeune et brillant agrégé (à son premier concours). Si Gérard choisit le poste disponible à Aix, ce n’est pas par hasard. C’est un choix familial, puisque sa mère appartient à une lignée aixoise très ancienne. Mais c’est aussi un choix intellectuel et politique.  Car Gérard a choisi son poste dans une Faculté qui a déjà mauvaise réputation : elle rassemble des économistes totalement opposés à l’idéologie socialiste qui règne depuis 1968. La loi Edgar Faure a prolongé la chienlit dans les Universités, y introduisant la lutte des classes et la révolution permanente. A Aix les enseignants économistes se sont séparés entre deux universités : les socialistes marxistes et keynésiens majoritaires d’un côté, et la minorité libérale de l’autre, créant la Faculté d’Économie Appliquée avec Claude Zarka pour doyen. Je suis précisément sur le point de prendre le décanat pour succéder à Claude Zarka, mais je me dis que Gérard ferait aussi bien que moi et voilà comment, élu à l’âge de 29 ans seulement, il sera le plus jeune doyen de tous les temps en France. Il assurera le décanat pendant les cinq années suivantes. Le choix politique de Gérard pouvait être compris parce que lui aussi s’était fait une mauvaise réputation de libéral durant ses années de thèse et d’assistanat à Paris[1].

Le jeune économiste Gérard Bramoullé avait déjà rompu avec la pensée alors dominante chez les enseignants français et chez le plus grand nombre d’intellectuels et de politiciens. En effet il a publié un ouvrage sur la monnaie, qui deviendra chez Dalloz un grand manuel d’abord avec Henri Guitton (son patron de thèse) et ensuite avec Dominique Augey[2]. Ainsi des milliers d’étudiants français apprendront-ils que l’inflation n’est pas un facteur de plein-emploi, comme le disent les keynésiens, et qu’il ne faut pas jouer avec la monnaie au risque de briser la croissance.

La science économique

L’une des principales qualités de l’économiste Bramoullé est son souci de rigueur scientifique. Il a sans cesse enseigné la méthodologie et l’épistémologie, suivant Karl Popper. Il tient à ce que l’économie soit une science à part entière, alors qu’à l’époque tout le monde intellectuel et médiatique suit aveuglément Jacques Attali qui se rend célèbre avec « l’Anti Economique » : l’économie n’est pas une science, c’est un choix politique. Voilà en effet les socialistes dispensés de toute approche scientifique, ce qui se marie bien avec leur ignorance et leur idéologie. Voilà comment Gérard fera partie du tout premier cercle des Nouveaux Économistes, dès sa création en 1977. La Nouvelle Économie n’a en fait rien de nouveau, sinon qu’elle est ignorée en France. Elle est en plein développement en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis. Grâce à notre groupe les Français découvrent Friedman, Mises et Hayek, mais aussi les grands libéraux français, de Turgot, Jean-Baptiste Say à Passy en passant par Bastiat. La révélation de Bastiat s’offre à des centaines de milliers de Français grâce au Figaro Magazine, le magazine de Louis Pauwels et Pierre-Henri Giraud tire à un million d’exemplaires, la pensée libérale est à la portée de tous. Les Nouveaux Économistes organisent la première Université de la Nouvelle Économie à Aix en juillet 1978. Gérard est alors Doyen de la Faculté, grâce à nos relations dans le monde entier, notamment de la Société du Mont Pèlerin dont nous sommes membres, notre Université d’Été va devenir un carrefour libéral mondial, les Français vont enfin bénéficier des récents progrès de la science économique et en particulier de ce qu’on appelle l’Économie autrichienne. Pendant 37 ans les plus grands noms de la science économique seront nos hôtes.

La Peste Verte

C’est son souci de rigueur scientifique qui pousse Gérard à écrire un ouvrage dont le titre est assez évocateur : La peste verte[3]. Il y dénonce les mensonges les plus grossiers qui soutiennent la thèse de l’origine humaine du réchauffement climatique, une thèse qui n’a d’autre but que de détruire l’économie de marché et la croissance qu’elle apporte, au prétexte qu’elles détruisent la nature et la planète. Il accuse en particulier celui qui se veut le savant écologique de l’époque, Michel Serre[4]. Gérard avait bien vu comment les écologistes tuent les libertés : on commence par faire peur au peuple (la vie sur la planète est menacée) puis on le culpabilise (c’est vous qui gaspillez les ressources, qui détruisez la nature). Le peuple peut-il se défendre contre le pouvoir ? Comme le pouvoir se réclame de la science (incarnée par exemple par le GIEC) et qu’il a la réputation de prévoir et planifier le long terme, le peuple se résignera, c’est la « servitude volontaire ».

Un économiste engagé

Beaucoup d’intellectuels, y compris libéraux, se confinent dans la recherche et la théorie. Gérard est un économiste engagé. Il conçoit sa mission comme le devoir de transmettre son savoir. Cela explique sa proximité des étudiants. Il n’est pas question pour lui de rester dans un bureau, ni même dans une bibliothèque : tout est réglé. Alors il va porter la science économique auprès de ceux qui en ont besoin. Deux exemples illustrent sa vocation.

Lorsqu’en 1985 Gorbatchev a relevé le rideau de fer avec la « glasnost » (liberté d’expression et liberté d’enseignement), Gérard se fait un devoir d’aller enseigner les étudiants dans les pays d’Europe de l’Est et il va participer à plusieurs séminaires, par exemple en Pologne à Gdansk avec les amis de Solidarnosc, et à Sinaia en Roumanie malgré Ceausescu. De la sorte dès avant 1991 des cars entiers de Roumains, Bulgares, Tchèques viennent à Aix. L’été 1991, l’Université d’Été accueille deux étudiants russes qui l’avant-veille étaient à Moscou sur les chars d’Eltsine qui mettaient fin au Parti communiste et à l’URSS. Le deuxième exemple est la série de séminaires qu’il a organisés au Maroc, pour encourager les étudiants de qualité à venir finir leurs études et soutenir une thèse à Aix. Ils lui seront éternellement reconnaissants de les avoir instruits et attirés. Ils occupent aujourd’hui des positions élevées dans leur pays et ils drainent la jeunesse de nombreux autres pays africains vers le libéralisme.

Un libéral en politique

Entre temps Gérard est entré en politique. Élu Républicain avec la municipalité de Jean-Pierre de Peretti en 1983, il y est pour la première fois adjoint aux Finances. Lorsque Maryse Joissains reprend la mairie en 1996 elle demande à Gérard de prendre en charge les finances de la ville et il sera ainsi pendant 27 ans Premier Adjoint[5].  L’engagement de Gérard à la mairie d’Aix va faire de lui non seulement une personnalité politique, mais un réformateur libéral qui n’a guère eu d’égal.

Il tient d’abord à ce que la municipalité ait des finances en ordre, et il a vite repéré que s’il existe un État Providence il existe aussi des villes-providence, accordant subventions et exemptions à de nombreuses associations et manifestations sans intérêt autre que politique et électoral. Il a aussi compris que les personnes travaillant au centre d’Aix perdaient chaque jour des heures s’ils venaient de la périphérie, lui-même habite dans la commune de Venelles. Il a alors créé un vrai pays d’Aix, associant toutes les communes périphériques en une même communauté, reliée par un réseau de transports en commun de haute fréquence : moins de bouchons aux entrées de la ville.

Mais il a surtout défendu l’autonomie des Aixois contre la dictature jacobine de l’État, de la préfecture et, plus récemment, de la Métropole Aix-Marseille-Provence qu’il appelait la Monstropol[6]. Il défend les communes contre le racket financier de l’État et il écrit Finances et libertés locales : Pourquoi tant d’impôts locaux[7]? Il avait donc anticipé l’assassinat financier dont les communes ont été victimes avec la suppression de la taxe d’habitation. Voilà aussi ce qu’est l’engagement politique : au niveau le plus près possible des gens qui sont concernés par les mesures prises par le pouvoir local. C’est le principe de subsidiarité, c’est ce qui garantit une vraie démocratie. Oui, Gérard a été un vrai réformateur libéral.

Le libéral souriant

Ce qui est remarquable avec Gérard c’est que les réformes qu’il a engagées et réussies ont été admises sans difficulté, mais pas sans combat. Pour le combat on pouvait compter sur le courage et la rigueur de Gérard. Mais finalement il parvenait à faire admettre à tout le monde les bienfaits de son action.

C’est qu’il avait le sourire, la malice, la sympathie des gens qui sont bien dans leur peau, qui ont une doctrine, qui ont une foi. Jean Yves Naudet a décrit avec précision[8] comment il se comportait alors qu’il était le doyen de la faculté : en jean, tutoyant les étudiants et bien sûr les collègues, avec une boutade à l’appui. On ne pouvait rien lui refuser parce qu’on savait que derrière le sourire il y avait non seulement une idée mais aussi un cœur. Ce cœur il l’entretenait dans sa famille. Il était fier d’appartenir par sa mère à l’une des plus anciennes lignées d’Aix. Il était fier d’avoir pour père un général de la Légion étrangère, poursuivant à la retraite une nouvelle carrière industrielle. Ce cœur il l’a entretenu avec ses enfants, et avec celle qui l’a accompagné avec tant de dévouement, tant de patience et tant d’amour jusqu’à son dernier moment.

Un dernier moment que Gérard lui-même a eu la lucidité de préparer en homme libre et digne. La cérémonie à Saint Jean de Malte, devant le cercueil recouvert de la robe du professeur et de l’écharpe tricolore de l’élu, a été d’une ferveur et d’une harmonie remarquables. Trente professeurs en robe témoignaient de ce qu’a été la Faculté d’Économie Appliquée et l’Université Paul Cézanne. Sophie Joassains, maire d’Aix, a exprimé sa sympathie avec profondeur. Sa mère Maryse a rappelé avec sa verve naturelle les multiples échanges et événements qu’elle avait vécus avec son grand ami. Et le Père Daniel a eu une formule pour résumer le tout : l’économie, c’est l’amour. Nul doute que la joie ait accompagné les derniers instants de la vie terrestre de Gérard Bramoullé. Il sera éternel par son exemple, par son souvenir. Il sera éternel pour sa justice, son sens du service et son sourire, amour des autres.


[1]    Cf. sur ce point précis l’article de Serge Schweitzer dans Contrepoints 7 décembre « Gérard Bramoullé ; feux et lumières de mille vies unifiées ».

[2]    Il formera avec Dominique un duo amical scientifique et politique, elle sera avec lui à la mairie, elle est adjointe aux finances de la ville d’Aix.

[3]    La peste verte, Coll. Iconoclaste, Les Belles Lettres, éd. 1991.

[4]    Voici le reproche adressé à Michel Serre : « le déferlement écolo-maniaque culmine dans le culte infantile d’une “Terre-Déesse-Mère” qui ne pourrait pleinement exister que débarrassée de toute vie humaine. Devenue une machine totalitaire au service d’un fanatisme aveugle, l’écologie est désormais une Peste verte qui menace tous les êtres humains ».

[5]    Il sera même Maire intérimaire entre la démission (forcée) de Maryse Joissains et l’élection de sa fille Sophie.

[6]    Il en était de droit le vice-Président, et il ne fait aucun doute que cette Mégapole n’a pour but que de ponctionner les ressources d’Aix et de la région de Berre-Martigues pour combler les déficits de la cité phocéenne. On trouvera son analyse détaillée de la situation dans “Le prétendu ‘intérêt général’ fondement d’une métropole illibérale”, Journal des libertés, n°3, hiver 2018. https://journaldeslibertes.fr/article/le-pretendu-interet-general-fondement-dune-metropole-illiberale/.

[7]    Éditions de la Librairie de l’Université, 2006.

[8]    Dans les colonnes de La Provence, édition d’Aix, samedi 2 décembre 2023.

Laisser un commentaire