
1- Gérard Bramoullé, l’homme
Le 1er décembre 2023, le doyen Gérard Bramoullé nous quittait.
Agrégé des facultés, la dimension académique de Gérard Bramoullé fut impressionnante : il créa le Centre d’analyse économique au sein de la Faculté d’Aix-Marseille et siégea par deux fois au jury d’agrégation en sciences économiques. Il fut aussi un édile de la ville d’Aix-en-Provence : élu pour la première fois en 1983, il en fut le grand argentier pendant trente ans, permettant à sa ville d’être maintes fois distinguée pour la stabilité fiscale obtenue grâce à lui. Universitaire de grande classe, gestionnaire rigoureux et inventif, fidèle en amitié et père aimant, il n’était pas un homme politique professionnel. Le courage et l’honneur furent ses vertus cardinales.
La cohérence de ses positions est frappante. Quel que soit le thème abordé, ce furent toujours la liberté et l’invariance de la nature humaine qui guidèrent le raisonnement scientifique de Gérard Bramoullé, toujours en cohérence avec ses positions philosophiques. Rawls n’en sortit pas indemne, ce qui n’est que justice ! Tobin en sortit sévèrement taxé. Et le témoignage de Pierre Coulange[1] le souligne : Gérard Bramoullé regardait la nature humaine telle qu’elle est et non telle que les dogmes la rêvent. Une position épistémologique creusée aussi pendant un demi-siècle par Jacques Garello, disparu quelques mois après Bramoullé, en janvier 2025. Ils furent frères siamois en fraternité ; et frères jumeaux en analyse économique.
Autre compagnon de route de Bramoullé, Paul Zagamé (dit « Zag ») officia pour sa part à Paris, cultivant une conception plus formalisée de la science économique. Après 1968, dans le séminaire d’économie de l’université Paris 1, les discussions étaient « musclées » entre Morrisson, Vitry, Bramoullé, Hénin, Zagamé et quelques autres bons esprits ; échanges modérés dans la forme mais aiguisés au fond par la folie que vivaient alors Censier et le Quartier Latin ; de l’autre côté, sévit une cohorte socialo-marxiste dont tous – ou presque – sont devenus mandarins, recteurs, conseillers ministériels, bref des gens installés.
Zag, éminent professeur de Paris 1, fut lié à Bramoullé par une amitié indéfectible, une amitié durable entre deux vrais savants que séparaient pourtant une démarcation presque infranchissable : Paul Zagamé croyait aux modèles et Gérard Bramoullé n’y croyait pas !
2- Gérard Bramoullé, l’économiste
Conformément à la tradition libérale, Bramoullé a étudié maints aspects de l’économie théorique et empirique. On ne saurait tous les aborder et c’est pourquoi cet hommage met l’accent sur la question aussi cruciale qu’originale de la liberté bancaire et monétaire, notamment parce que cette question n’est presque jamais abordée ailleurs. Or, elle a occupé les « quatre mousquetaires aixois » (Bramoullé, Centi, Garello, Naudet en abrégé : B.C.G.N.), lesquels ont notamment approfondi la théorie monétaire, Jacques Garello étant en l’occurrence le directeur de thèse de Jean-Yves Naudet qu’il orienta vers la politique monétaire de Friedman, Jean-Pierre Centi se dirigeant quant à lui vers la concurrence monétaire[2]…
Quant à Gérard Bramoullé lui-même, c’était un véritable virtuose de l’analyse monétaire : son cours de licence, professé trente-neuf années durant, était réellement inoubliable. Il a par ailleurs publié, à la suite de son directeur de thèse Henri Guitton, un Précis Dalloz sur l’Économie Monétaire en compagnie de son binôme, Dominique Augey[3].
On doit donc souligner que l’étude de la monnaie fut le vrai pôle d’excellence de nos quatre mousquetaires d’Aix-en-Provence ! Pourquoi un tel accent ? Jacques Rueff donne le ton de la réponse à cette question puisque selon lui, « aujourd’hui comme hier, la liberté de l’homme se joue sur la monnaie ». Un écho lointain de la phrase pénétrante de Lénine – citée et approuvée par Keynes : « Pour détruire un régime bourgeois, la meilleure façon est de corrompre sa monnaie ». L’opinion de Keynes rejoignait, pour une fois, celle de Rueff, pourtant implacable détracteur de Keynes pendant la controverse des années 1930 sur l’assurance-chômage cause prétendue du chômage permanent : « il n’y a pas de manière plus subtile, plus sûre et plus discrète pour renverser l’ordre existant d’une société que de vicier sa monnaie[4]».
3- Un ouvrage indispensable
L’ouvrage à paraître de trois cents pages, conçu par Jean-Pierre Centi & Jean-Yves Naudet, rend un hommage mérité à Gérard Bramoullé. Il aborde les grands thèmes qui ont occupé la vie scientifique et l’action politique de celui qu’il honore. C’est un livre inhabituel qui fait une place essentielle aux contributions scientifiques mais qui contient également une section judicieuse, consacrée à des témoignages d’amitié. C’est donc un mix d’articles dignes des meilleures revues scientifiques, entrecroisés avec de nombreuses évocations, les plus courtes étant regroupées à la fin du livre. Son plan est clair, logique, harmonieux et l’avant-propos suffisamment robuste pour guider le lecteur.
La réalisation de l’éditeur est parfaite. C’est un juste hommage pour un homme juste et étincelant. Merci aux deux concepteurs qui réparent un manque : lors de la retraite de Gérard Bramoullé, on aurait pu lui offrir des Mélanges ; cet universitaire éminent, original, complet, peut-être le plus doué de sa génération, l’aurait mérité ; au lieu de se perdre dans des impasses idéologiques, il montra que, dans le domaine intellectuel – mais aussi temporel – les fruits peuvent tenir la promesse des fleurs !
[1]Théologien, maître de conférences honoraire à l’université d’Aix-Marseille.
[2]Moins d’un an avant sa disparition, Jacques Garello me fit une remarque troublante, presque une confidence, expliquant que Jean-Pierre Centi l’avait aidé à admettre la pertinence de la dénationalisation de la monnaie proposée par Hayek dans son court ouvrage de 1976, publié par l’Institute of Economic Affairs.
[3]Depuis le décès du doyen Gérard Bramoullé, il est apparu parfaitement légitime que le professeur Dominique Augey lui succède comme grand argentier de la ville d’Aix-en-Provence ! Du Précis Dalloz au duo qu’ils formaient à la mairie d’Aix, rien ni aucune circonstance ne les aura séparés : ils mirent en œuvre une stratégie financière et fiscale qui fit de la ville d’Aix-en-Provence un exemple de gestion couronnée par de multiples distinctions, prix et récompenses !
[4]NDLR : la citation attribuée à Lénine et celle de Keynes (traduites par l’auteur) sont extraites de John Maynard Keynes, The Economic Consequences of the Peace, in The Collected Writings of John Maynard Keynes, vol. II, Londres, Macmillan, 1971 [1919], pp. 148-149.
