Alors que l’automne 2026 bruisse des manœuvres d’appareil et autres « coups de com » préfigurant la grande bataille électorale de 2027, le numéro 34 du Journal des Libertés esquisse un pas à côté des questions de fond qui finiront probablement par s’y inviter. « L’art et la liberté », voilà qui semble bien éloigné de ces sujets brûlants comme un été incendiaire, que sont l’éducation, le pouvoir d’achat, la dette publique, l’insécurité, la crise du logement, l’immigration, la « transition climatique » et j’en passe.
Oui et non. Oui si l’on confine le sujet à la politique culturelle ; au vu des problèmes qui se posent au pays, celle-ci ne devrait effectivement pas se trouver en première ligne de la campagne électorale. Non si l’art est aussi consubstantiel à l’humanité que ce que les articles de notre dossier en disent, et si la liberté est aussi substantielle de notre civilisation que notre revue s’évertue à le rappeler. Le sommaire de ce numéro invite donc le lecteur à une sorte d’allégorie du mal français dont l’art et la liberté sont ici le support : le dossier commence avec l’art libre comme condition de l’épanouissement humain puis taille sa route vers l’art subventionné, normé, dicté, comme manifestation du déclin civilisationnel. En somme, la libre histoire de l’art que raconte ce dossier, c’est aussi celle de l’individu, de l’entreprise, de l’éducation, du logement, de l’agriculture, etc. – c’est-à-dire celle de notre pays voire de l’Occident lui-même.

C’est pourquoi le pas de côté de notre dossier « art et liberté » propose au lecteur une odyssée intellectuelle dont la liberté est l’Ithaque – il est entre autres question d’Ulysse, dans ce numéro – et l’art le navire. En dehors de son thème, son format est particulier. D’abord parce que ce dossier est librement inspiré des Universités d’été libérales qui se sont tenues à Aix-en-Provence, du 23 au 25 juillet 2026 (https://ies-europe.org/fr/event/universite-dete-2026/). Ensuite parce que l’éclectisme de son contenu reflète la diversité d’inspirations des auteurs qui y contribuent. L’art et la liberté se prêtent à la méditation philosophique, à la réflexion historique, à la critique idéologique ou à l’analyse économique. L’art et la liberté renvoient aux poètes, aux peintres, aux musiciens, aux écrivains, aux héros, aux mécènes, aux enseignants, aux entrepreneurs, aux bureaucrates, aux faits et aux chiffres qui font et défont ses liens. Le représenté est donc à l’image des représentants qui font ce dossier : aussi divers que peut l’être un numéro d’automne.
Dans son article introductif, Pierre Garello donne le la. Tout au long des presque cinquante années qu’à Aix-en-Provence, se sont succédé les orateurs des Universités d’été de la Liberté, il fut question d’en fonder la passion sur la raison. Avec le recul, l’auteur montre quelque perplexité à l’endroit de cette stratégie consistant à démontrer pour chérir, et c’est pourquoi l’édition 2026 double ce souci de démonstration d’une ambition parallèle : celle d’exprimer, de figurer, d’incarner la liberté dans les règles de l’art. Traduites en textes extraits de leurs allocutions, les contributions de nos auteurs ne rendent pas pleinement justice à cette quête, leur plume étant ici dépourvue des danses et des mélodies qui, au cœur de l’été provençal, contribuèrent à chauffer leur voix. Mais comme chacun pourra le constater, si les textes proposés cèdent aux belles sirènes de la raison, ils n’en perdent pas pour autant leur âme.
C’est bien d’âme qu’il s’agit essentiellement dans les propos de Jean-Philippe Delsol et de Philippe Nemo. Les auteurs y conjuguent la passion de montrer et la raison de croire, en peignant l’art telle l’inlassable quête d’un Beau dont la liberté, seule, permettrait de s’approcher, à l’instar d’une limite mathématique qui tendrait vers l’infini. De leur réflexion fondamentale, se dégage une idée troublante : l’art est peut-être « plus » que l’expression de la liberté humaine. Il est, si je puis ainsi résumer leur pensée, Dieu qui transpire en nous, comme si la même transcendance faisant suer le talent de l’artiste acceptait in fine de se dévoiler dans son oeuvre. Chez Delsol, la transcendance ressemble à un horizon ; chez Nemo, elle évoque plutôt une éruption. Mais elle est « là », dans l’oeuvre.
À leur manière, les articles d’Arthur Lanos et Erwan Le Noan, d’une part, de Romain Marsily, d’autre part, explorent la relation intime entre l’art et l’individualisme, c’est-à-dire l’idée d’individu. Chez Lanos et Le Noan, l’art figure l’émancipation de l’individu, en tant que créateur aussi bien que modèle. Chez Marsily, l’art met en scène cinq « héros » dont l’exemplarité incarne la liberté et la responsabilité de chacun d’entre nous. L’art, en somme, nous projette vers l’identité humaine qui transcende toutes les autres : celle de l’individualité.
Les articles de Frédéric Sautet et Erwan Queinnec abordent ensuite l’art en tant que phénomène entrepreneurial. Le premier dresse le portrait de Jacques Offenbach, artiste-entrepreneur dont le sens de l’innovation symbolise l’effervescence créatrice du XIXe siècle parisien. Le second s’arrime au cas d’une startup remarquable – Suno – pour aborder les potentialités et les défis proposés à l’art musical par l’intelligence artificielle. Deux époques fort éloignées, donc, comme illustration d’un même phénomène : celui de l’innovation, sans laquelle l’art ne serait déjà plus lui-même.
Les deux papiers suivants passent l’art au crible de la pensée économique, ce qui leur permet d’aborder une question centrale : l’art doit-il être subventionné par la puissance publique et si oui, dans quelle mesure et selon quelles modalités ? Karl-Friedrich Israel nous présente la pensée d’Adam Smith sur cette question. Pour l’auteur de La Richesse des Nations – oeuvre fondatrice de l’économie politique classique – le développement du marché de l’art affranchit l’artiste d’une relation de dépendance au mécène. Si la puissance publique a ici un rôle à jouer, c’est donc en tant que garant des institutions de la liberté plutôt que prescripteur du goût artistique. De son côté, Sophie Krupa met en perspective la théorie de la « maladie des coûts » du spectacle vivant (William J. Baumol et William G. Bowen) à la lumière du cas français. En ressort le portrait d’un secteur confronté à une véritable crise de la subvention – épuisement de nos finances publiques oblige – qui, au lieu d’orienter son économie vers la découverte d’opportunités entrepreneuriales, l’enferme dans une véritable trappe à revendications budgétaires.
Les papiers de Lisa Hirsig et Alain Bertaud font un pas de plus dans l’examen de ce qu’est l’art sans la liberté. Exemples particulièrement édifiants à l’appui, Lisa Hirsig montre qu’au sein de l’école publique, les programmes d’éducation artistique tendent à transformer l’art en vecteur d’une révolution culturelle « inclusive » censée former les gardes « woke » de demain, plutôt qu’à initier les enfants aux grandes oeuvres, donc à la liberté d’aimer. Doit-on en déduire qu’après avoir été, selon la formule de l’économiste Jacques Lesourne, une « Union soviétique qui a réussi », notre pays se convertirait à une sorte de maoïsme culturel dont l’école serait le fer de lance ? Si tel est le cas, l’article d’Alain Bertaud fournit une transition toute trouvée entre la copie et l’original. Son papier expose, en effet, les grandes lignes (rouges) de la « politique » de l’art en Union soviétique et dans la Chine de Mao. Ce qu’en retient l’auteur est toutefois roboratif : sous la cendre de l’art torturé, asphyxié par la censure totalitaire, ne cesse pas de couver la braise de l’inspiration. En somme, le pouvoir peut bien opprimer l’individu jusqu’à la dernière extrémité, tant qu’il y a de la vie, il reste de l’art.
François Facchini clôt ce dossier en nous invitant à une réflexion aussi essentielle qu’iconoclaste : et si le « chiffre », aujourd’hui tenu pour l’alpha et l’oméga de la démonstration « scientifique », n’était lui-même qu’une forme d’art ? L’auteur confronte cette idée au cas de la science économique et, plus spécifiquement, à la défense conséquentialiste de la liberté, que l’économie libérale contemporaine chérirait pour son utilité plutôt que son principe, au risque d’adorer un artefact statistique dont la nature même tend à faire passer la vessie du parti pris pour la lanterne de l’objectivité.
Deux articles finaux complètent ce numéro d’automne 2026. Jean-Pierre Chamoux nous livre le deuxième volet d’une saga inaugurée lors du double-numéro 32-33 de notre Journal, à savoir la traduction en français des discours de réception du prix Nobel d’économie par des lauréats dont l’oeuvre magnifie la pensée libérale. C’est à un économiste considérable – oui, un, car avant d’être une femme, Elinor Ostrom est un grand économiste – que Jean-Pierre Chamoux dédie ici sa plume. Elinor Ostrom a étudié comme nul autre la gouvernance des biens naturels exploités et appropriés selon des modalités diverses, par toutes sortes de populations humaines. Son travail est donc une contribution essentielle à l’économie de l’environnement. L’ayant moi-même beaucoup étudiée, je dirais qu’Ostrom est une théoricienne du… communisme privé et que ce dernier adjectif suffit à l’apparenter à la tradition libérale, bien que son travail fût revendiqué par des courants de pensée qui en sont fort éloignés.
Enfin, ce numéro d’automne conclut sur un hommage à un autre grand penseur de la liberté, l’économiste aixois Gérard Bramoullé, dont Serge Schweitzer évoque l’oeuvre autant qu’il en célèbre l’humanité. Son hommage nous rappelle que les hommes passent mais que leur combat continue de vivre par la transmission que nous en faisons.
Bonne lecture !
