La fin de l’individu : voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle

De Gaspard Koenig L’observatoire – Le Point (2019)

Principe du livre : mandaté par un grand hebdomadaire, libre de ses actes et de ses mouvements, l’auteur parcourt le monde d’ouest en est. Il est en état de recherche et rencontre tous ceux qui pourraient l’aider à comprendre et à interpréter l’effet qu’exercent les techniques nouvelles sur la société d’aujourd’hui – numérique et bio-technologies, principalement, toutes techniques dont l’ambition commune serait de singer la personne humaine, voire de la dépasser sur son propre terrain : celui des jeux de l’esprit, de la spéculation intellectuelle et de la performance, physique et pratique. Ne manquerait encore à la machine (pour longtemps sinon pour toujours ?) que l’imagination.

Les étapes du voyage initiatique de Gaspard sont le fil rouge de son récit. Le principal intérêt du livre tient aux réflexions que provoque une centaine de personnalités, évoquées au fil des pages et que relie entre elles leur commun intérêt pour l’intelligence artificielle et pour la découverte éventuelle d’un « homme augmenté ». Ce gros ouvrage s’ouvre avec un libre-propos sur l’homme-Dieu et sur les avatars du Dr. Faust et du positivisme du XIX° siècle ; le développement comprend six longs chapitres balisés par le récit de ces rencontres que l’auteur commente au fil des pages. Il se conclut par une réflexion stoïque, après son long périple mondial : la relecture de La bête humaine de Zola !

Alerte, la plume de Koenig est efficace et tonique. Tandis qu’il parcourt le monde, son esprit, toujours en mouvement, s’interroge sur les questions que pose la technique d’une façon récurrente à une vieille civilisation comme la nôtre : les machines – et les logiciels – pourraient-ils prendre la main sur nous ? Jusqu’à quel point saurait-on (ou pourrait-on) résister ou céder aux vieilles lubies ? Mené depuis des siècles par sa curiosité et par une réflexion sur le monde, visible et invisible, notre souhait de le maîtriser est-il arrivé en butée ? Ces questions alimentent régulièrement le récit qui, chapitre après chapitre, suit un même schéma : l’auteur, qui s’exprime à la première personne comme tout philosophe qui se respecte, rebondit sur le hasard des rencontres et des conversations, tenues ici ou là pendant son périple planétaire, pour exposer, commenter et parfois critiquer ses interlocuteurs. Il en nourrit ses propres vues et bâtit, peu à peu, l’embryon d’une doctrine qu’il argumente par moment plus à fond. C’est le cas d’une intention politique qu’il reprend depuis cinq ans : bouleverser le droit de propriété applicable aux données numériques qui touchent à la personne humaine ou à certains de ses attributs ; un thème sur lequel je reviens plus loin.

Au fil des pages, tout est matière à débattre ou à délibérer, avec soi-même ou avec autrui, c’est-à-dire à philosopher : « un concept est-il réductible en zéros et en uns ? » (p. 19). Parcours jalonné de cailloux blancs de jolie facture : « l’intelligence artificielle est une illusion : elle reproduit un résultat et non un processus » (p.45). Ou encore : « l’intelligence artificielle ne connaît pas la vie, elle ne menace (donc) pas la nôtre. L’hypothèse d’une IA consciente … s’effondre du même coup ! » (p. 94). Cela conduit l’auteur à conclure, plus loin : « Je ne vois pas de menace métaphysique sur l’avenir de l’Homo Sapiens » (p. 135). Et sur une réflexion de morale : « Qu’est-ce que le bien dans une société sécularisée, sinon la maximisation (du bien-être) érigé en valeur suprême ? » (p. 168).

On trouve dans ces pages de plaisants morceaux qui prouvent que l’ancien khâgneux a parfaitement digéré ce qu’il a ingéré [1] : le monologue de son hôtesse chinoise Kathy, après un repas bien arrosé, un soir d’été sous les murs de la Cité interdite de Pékin, en est un parfait exemple (p. 188-189). Ce propos reconstitué évoque le confort de la soumission à une règle imposée par des algorithmes : « ne raisonnez pas, laissez-moi faire » proclame l’informaticien, « la machine a ses raisons que la raison ne connaît plus… nous sommes en train d’inventer une forme raffinée et supérieure de servitude volontaire ! » Déclaration qui fait pouffer la jeune chinoise, mais qui évoque pour nous un autre talent contemporain, plus cynique sans doute, dont le diagnostic converge avec celui de Koenig : Michel Houelbecq[2] !

Ce voyage s’ouvre et se referme curieusement sur Yuval Harari, rencontré sur ses terres israéliennes, dont l’auteur dit, moraliste à nouveau, qu’il incarne un esprit du temps dont le ressort profond doit être démonté : « si (l’on) s’attache avant tout à éliminer la souffrance… mieux vaut être dispensé de se connaître soi-même ! » (p. 310). Koenig stigmatise – gentiment ! – la résurgence d’un besoin de croyance, d’un romantisme teinté d’orientalisme, fréquent en Amérique du nord depuis les années soixante. Il consacre aussi de longs paragraphes – un peu verbeux, à mon goût – à des thèmes rebattus par une littérature foisonnante, mais rarement convaincante : science & libre-arbitre (p. 136 sq.) ou arbitre & libre-arbitre (p. 324 sq.), de vrais sujets auxquels ces pages n’apportent guère de nouveau. Une digression heureuse est consacrée au jeu de leurres qui pourrait (peut-être ?) nous délivrer de l’inquisition numérique qu’entraîne la collusion des réseaux sociaux et d’un régime comme celui de la Chine communiste qui a délibérément renforcé son pouvoir prométhéen par des manipulations machinales (p. 342).

Avec une franchise qu’il convient de saluer, Koenig avoue que son voyage aux deux bouts du monde corrigea son propre comportement : il lui a permis d’échapper à l’addiction aux réseaux sociaux (p.150). Cet acte de volonté l’a fait réfléchir à la dépendance et à l’encadrement que subit le peuple chinois : « triomphe du choix personnel sur l’utilité collective… le droit à l’errance (est heureusement) inscrit au cœur de l’intelligence artificielle » conclut-il !

Il reprend alors son dada[3] : offrir au public « un droit de propriété sur les données personnelles » que d’autres détiennent (ou construisent) sur son compte. Proposition qui me paraît trompeuse car elle repose sur des affirmations qui ne sont pas conformes à la réalité. Sans entrer dans une argumentation fine qui serait ici déplacée, je souligne seulement que les données rassemblées par Facebook ou par Google sur les internautes qui usent gracieusement de leurs services et de leur moteur de recherche, sont créées, structurées et organisées par un procédé intellectuel qui ne doit rien aux personnes fichées ; mais qui doit tout à l’inventivité des créateurs de ces services internet. Il est donc difficilement admissible que les données en question, qui n’existeraient pas sans l’effort intellectuel et sans l’investissement continuel des opérateurs de ces réseaux, soient partagées avec des consommateurs passifs qui utilisent ces services sans avoir jamais ni réfléchi, ni investi ! Cette baliverne de Koenig pêche par désir de redistribution, ce qui n’ôte rien à l’intelligence ni à son habileté rhétorique.

Quelques remarques pour conclure, tant sur l’ouvrage que sur son auteur. Koenig a le génie des liaisons et des rapprochements : sa pensée, ses connaissances et l’expérience de ses interlocuteurs sont habilement associés dans une prose plaisante, vivante et très efficace. Son honnêteté intellectuelle, rare de nos jours, perce au fil du récit, une qualité qui doit être mise en évidence ! Les dons pédagogiques et l’habileté dialectique de l’auteur sont indiscutables.

Faisant écho aux thèses des uns et des autres, il nous fait partager ce qu’il en a retenu. C’est donc bien d’un récit qu’il s’agit et non d’un essai à thème. Cet ouvrage s’inscrit dans une longue tradition : celle du « Grand Tour » européen des fils de famille britanniques[4] et des grands voyageurs patriciens d’autrefois, élargi à l’échelle du monde global d’aujourd’hui. C’est ce cocktail pétillant qui fait l’intérêt principal du livre !


[1]    J’avais souligné en son temps la verve d’un roman antérieur – G. Koenig, Kidnaping, Grasset, 2016-, qui évoquait Jules Romain jeune !

[2]    C’est à Soumission, Flammarion 2016 que je fais allusion ici.

[3]    Au sens propre comme au sens figuré : depuis dix-huit mois, l’auteur (qui n’était pas cavalier auparavant) parcourt la France à cheval ; une autre initiation existentialiste et tardive dont ses chroniques au Point font le compte-rendu hebdomadaire.

[4]    Comme celui qu’organisa Adam Smith pour faire connaître la France de Louis XVI au jeune duc de Buccleuch entre 1764 et 1766, voyage qui lui permit aussi de découvrir Turgot ! cf. A.-C. Hoyng : Turgot et Adam Smith, une étrange proximité, Champion Paris 2015.

Jean-Pierre Chamoux est professeur émérite de l’Université Paris-Descartes, il a publié une douzaine d’ouvrages sur l’économie de l’information et la communication. Membre actif de l’ICREI, il a contribué aux conférences internationales de cet institut depuis 1996. Il préside le Comité Jean Fourastié depuis 2007.

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