Introduction :

Pourquoi parler du héros dans une université d’été consacrée aux arts et à la liberté ?

Parce que la fiction, qu’il s’agisse de roman, de cinéma ou de mythe, nous donne parfois accès à la liberté d’une manière plus directe que les traités de philosophie politique. Les fictions ne nous expliquent pas seulement ce qu’est la liberté. Elles nous la montrent en action. Elles placent un individu devant une épreuve, une bifurcation, un choix. Elles nous demandent : qu’aurions-nous fait à sa place ?

Le rapport du héros à la liberté est plus ambigu qu’il n’y paraît. Je propose ici de l’explorer avec cinq compagnons de route bien connus du grand public. Chacun tient en une phrase, car chacun, comme tout bon personnage, se définit d’abord par un élan. Ulysse veut retrouver Ithaque. Luke Skywalker veut quitter Tatooine. Simba veut devenir roi. Edmond Dantès veut sortir du château d’If et se venger. Michael Corleone, lui, voudrait seulement rester à l’écart de sa famille. Vous connaissez la suite : c’est le seul des cinq qui n’y parviendra pas.

Ces cinq histoires sont profondément différentes. Elles appartiennent à des époques, à des genres et à des univers qui n’ont presque rien en commun : L’Odyssée, La Guerre des étoiles, Le Roi Lion, Le Comte de Monte-Cristo et Le Parrain. Pourtant, elles semblent toutes suivre un chemin comparable, celui d’un monde familier, d’un appel, une hésitation, un départ. Celui des épreuves, d’une transformation puis, parfois, d’un retour.

Un homme a mis en évidence ce que ces différentes histoires avaient en commun. Il s’agit du mythologue américain Joseph Campbell, qui publie Le Héros aux mille et un visages en 1949. Il y compare des mythes, des épopées, des récits religieux venus de civilisations qui ne se sont jamais rencontrées, et il croit y reconnaître une structure unique. Il l’appelle le monomythe, c’est-à-dire le voyage du héros. Ce voyage comporte trois grands mouvements : la séparation, l’initiation et le retour (Campbell, 1949, p. 30).

D’abord, la séparation. Le héros est arraché à son monde familier. Quelque chose vient déranger l’ordre apparent de son existence. C’est l’appel de l’aventure. Il peut l’accepter, mais il commence souvent par le refuser. Il hésite, il a peur, il invoque d’excellentes raisons de ne rien changer. En cela, le héros se comporte généralement comme tout-un-chacun.

Puis vient l’initiation. Le héros franchit un seuil. Il entre dans un monde inconnu. Il rencontre des alliés, des adversaires, parfois un mentor. Il traverse des épreuves. Il perd ses certitudes. Il affronte une forme de mort, réelle ou symbolique. Celui qui ressort de cette épreuve n’est plus exactement celui qui y était entré.

Enfin vient le retour. Le héros revient dans le monde ordinaire, mais transformé, porteur d’un savoir, d’une victoire, d’une vérité. Transformé, notez-le bien, ne veut pas toujours dire grandi. Le retour peut être tragique : on peut revenir vainqueur et perdu, possibilité que l’un de nos cinq compagnons va incarner.

En somme, on quitte, on affronte et on revient. Campbell a raison : ces constantes existent, elles traversent les siècles et les continents. Alors, une question s’impose. Si le chemin du héros est toujours le même, le héros est-il encore libre ? Peut-on être l’auteur de sa vie quand l’histoire semble déjà écrite ? Regardons nos cinq héros de plus près. Chacun va suivre les étapes du chemin héroïque. Mais chacun, à un moment du voyage, se retrouve face à un choix que personne ne le fait pour lui.

1. Ulysse

    Ulysse constitue une incarnation presque canonique du parcours héroïque décrit par  Campbell.

    La séparation : le monde d’Ulysse, c’est Ithaque, son royaume, Pénélope, son épouse, Télémaque, son fils. L’appel, c’est la guerre de Troie, qui l’arrache aux siens.

    L’initiation, ensuite : dix ans de guerre puis dix ans d’une errance périlleuse, entre autres émaillée par la rencontre du Cyclope, des Sirènes ou la descente chez les morts. Aux Enfers, l’ombre d’Achille lui fait un aveu déchirant : il préférerait être valet de ferme chez les vivants que roi chez les morts. Rien ne vaut la vie, rien ne vaut le retour. Ulysse s’en souviendra. Sur la route du retour, pourtant, les offres se font de plus en plus alléchantes. Les Lotophages lui proposent l’oubli. Circé, une autre vie. Calypso, rien de moins que l’immortalité. Beaucoup d’entre nous auraient demandé à examiner les conditions générales de l’offre. Ulysse, pourtant, ne veut que retourner chez lui.

    Le retour, enfin : il rentre à Ithaque déguisé en mendiant, méconnaissable, car celui qui revient n’est plus celui qui est parti. Il reprend son trône et retrouve Pénélope. Sa liberté ne consiste pas à aller partout ; elle consiste à ne jamais oublier où il veut revenir. Être libre, ce n’est pas être sans attache. C’est choisir ce à quoi l’on veut rester attaché.

    2. Luke Skywalker

    Luke commence son épopée sur une planète où il ne se passe presque rien. Il rêve de partir, mais lorsqu’enfin l’appel arrive, il hésite.

    Le message de Leia ouvre l’aventure. Obi-Wan devient son mentor. Luke quitte Tatooine, rejoint la rébellion, affronte l’Empire, rencontre Yoda, découvre l’identité de son père et doit finalement choisir ce qu’il veut devenir.

    Or le moment décisif n’est pas celui où Luke maîtrise la Force. C’est celui où il refuse de se soumettre au scénario que l’Empereur a écrit pour lui.

    Il pourrait tuer son père. Il pourrait céder à la haine, au côté obscur de la Force. Il pourrait reproduire la chute d’Anakin et prendre sa place. Tout semble le pousser dans cette direction : son héritage, sa colère, sa puissance naissante.

    Mais Luke jette son arme. Il devient libre au moment où il refuse de devenir ce que son histoire semblait avoir prévu pour lui.

    3. Simba

    Le roi Lion connaît une trajectoire comparable, mais sous une forme plus immédiatement politique.

    Simba naît héritier. Il reçoit un royaume avant même d’avoir choisi quoi que ce soit. Puis son père meurt, trahi par Scar, le lion félon. Celui-ci persuade Simba qu’il est responsable de cette disparition. Simba s’enfuit alors et adopte une philosophie existentielle séduisante : Hakuna Matata. Aucun souci, aucun passé et, si possible, aucune responsabilité. C’est charmant dans une chanson. C’est plus compliqué pour administrer un royaume.

    Or, le sage Rafiki le ramène à ce qu’il a fui. Simba comprend qu’il ne choisit ni sa naissance, ni son histoire, ni la mort de son père. Mais il peut choisir ce qu’il fera de cet héritage.

    Sa liberté ne consiste pas à n’avoir aucune obligation. Elle consiste à transformer une obligation reçue en responsabilité consentie.

    4. Edmond Dantès

    Dantès commence, quant à lui, dans un monde simple. Il est jeune, amoureux, promis à une belle carrière. Puis tout s’effondre. Il est trahi, arrêté et enfermé au château d’If.

    La prison constitue ici le passage le plus évident dans les ténèbres. Dantès disparaît du monde. Il y rencontre son mentor, l’abbé Faria, qui lui transmet le savoir et lui révèle l’existence d’un trésor.

    Dantès s’évade dans le linceul de Faria. Il tombe dans la mer et renaît sous une nouvelle identité : le comte de Monte-Cristo. Il est riche. Il est puissant. Il est libre, du moins le croit-il.

    Pourtant, tant que sa vie est organisée par la vengeance, il demeure prisonnier de ceux qui l’ont trahi. Il est sorti du château d’If, mais le château d’If n’est pas encore sorti de lui.

    Sa véritable libération commence lorsqu’il comprend que la justice qu’il prétendait rendre est devenue une démesure, et que sa vengeance frappe désormais des innocents. Il décide de ne pas tuer le fils de Mercedes, la promise qui a finalement épousé son rival.

    La liberté n’est donc pas seulement la capacité d’agir. Elle consiste aussi à savoir mettre des limites à son pouvoir et à son action.

    5. Michael Corleone

    Michael se présente au début du Parrain comme celui qui a échappé à sa famille. Il a combattu pour son pays. Il se tient à distance des affaires du clan. Il explique à Kay, sa fiancée : « C’est ma famille, ce n’est pas moi. »

    Tout son voyage consiste à effacer cette phrase.

    L’attentat contre son père constitue l’appel. L’assassinat de Sollozzo et de McCluskey marque le passage du seuil. La Sicile est son initiation. La mort d’Apollonia achève sa transformation. Lorsqu’il revient aux États-Unis, Michael peut prendre la tête de la famille.

    Il a suivi le voyage du héros. Il a franchi les seuils. Il a surmonté les épreuves. Il a acquis le pouvoir. Mais il ne s’est pas libéré. Il s’est enfermé.

    Michael prétend toujours agir pour protéger les siens. À chaque étape, il choisit pourtant un pouvoir plus grand, une violence supplémentaire, un mensonge de plus. À la fin du premier film, la porte se ferme devant Kay. Cette porte ne sépare pas seulement deux pièces. Elle referme le piège sur Michael lui-même. Et cela va finir tragiquement pour tout le monde.

    Conclusion 

    Alors, que nous disent ces cinq voyages ? Que Campbell a probablement raison sur le chemin, mais que le chemin ne fait pas le héros. Dans chacune de ces histoires, une décision mûrit au fil des épreuves, et vient le moment où il faut la prendre : Ulysse qui refuse l’immortalité, Luke qui jette son arme, Simba qui rentre pour gouverner, Dantès qui retient son bras, Michael qui ne le retient pas. Les étapes sont communes ; la décision, elle, est toujours solitaire. Le monomythe décrit le décor. Il ne distribue pas les rôles. Et c’est précisément ce qui fait du héros autre chose qu’un personnage : il est un homme libre.

    Cette leçon dépasse la littérature et la fiction. Ce que ces récits mettent en scène, c’est une tradition politique qui en a fait son principe fondateur, celle du libéralisme.

    Le libéralisme repose sur un acte de confiance. Il considère que l’individu n’est pas le simple produit de sa naissance, de son milieu, de sa classe ou de son époque ; qu’il n’est ni un résultat statistique, ni le matériau d’un grand projet collectif conçu à sa place ; l’individu est capable de choisir, de créer, de s’associer, de se tromper, de recommencer et de répondre de ses actes. En un mot, le libéralisme parie que chacun peut être l’auteur de sa propre histoire. Et il organise la cité pour que ce pari reste possible.

    Ce pari a ses adversaires, et ils ne datent pas d’hier. Tocqueville les avait repérés chez les historiens de son temps : dans les siècles démocratiques, observait-il, on prend l’habitude de tout expliquer par de grandes causes générales, le climat, l’économie, le sens de l’histoire, et plus rien par la volonté des hommes (Tocqueville, 1840/1986, II, I, chap. XX). L’explication paraît savante. Elle est surtout démobilisatrice : à force de dire aux peuples que tout est écrit, on leur enseigne qu’ils ne peuvent rien sur eux-mêmes.

    Le héros dit exactement l’inverse. Le héros, c’est la force de la volonté. Il n’a pas choisi son environnement. Le schéma qu’il suit paraît implacable. Des principes supérieurs gouvernent son monde : les dieux, le destin, les prophéties. Et pourtant, il veut, il décide, il agit. Voilà ce que le héros oppose au fatalisme.

    Et cette volonté a un visage : l’audace. Le héros est celui qui s’avance. Voyez encore Ulysse : sur l’île des Cyclopes, sur celle de Circé, quand ses compagnons le supplient de rester près du navire, il prend son épée et va voir. Il veut savoir. Cette soif de découvrir, de tenter, d’entreprendre, c’est l’autre nom de l’esprit de liberté. On ne peut pas aimer la liberté et craindre l’inconnu.

    Une société libre refuse aussi ce fatalisme. Une société libre ne promet pas à chacun une épopée. Elle garantit une chose plus modeste et plus essentielle : que chacun demeure l’auteur de ses choix. Et elle protège aussi bien celui qui part que celui qui reste. Homère ne méprisait pas la vie douce du foyer : ses héros se battent pour y revenir. Une société libre défend les deux, le grand large et le foyer : l’aventure pour qui veut la tenter, et la vie paisible que le pouvoir n’a pas le droit d’envahir. C’est, au fond, la « liberté des Modernes » de Benjamin Constant : la préservation d’une sphère d’indépendance individuelle contre l’emprise du pouvoir (Constant, 1819/2014). L’État doit garantir les règles du récit. Il ne doit pas en imposer le dénouement.

    Il reste un mot à prononcer, sans lequel tout ce qui précède ne tient pas : la responsabilité. Il n’y a de liberté que s’il y a responsabilité. Et c’est peut-être le plus bel apport de ces mythes et de la fiction : à travers la figure du héros, ils nous montrent, mieux que tous les traités, ce qu’est la responsabilité.

    Les dieux mènent la danse, le destin paraît implacable, et pourtant chaque héros répond de ses actes. Voyez Ulysse. Ce ne sont pas les dieux qui causent sa ruine, c’est son hubris : vainqueur du Cyclope, il ne peut s’empêcher de crier son vrai nom pour signer son exploit, et cette vanité lui vaut la colère de Poséidon et dix ans d’errance.

    La fiction ne nous console pas du destin : elle nous rappelle que, même sous le regard des dieux, nous restons comptables de nos choix. La responsabilité n’est juste que si le choix existe ; la liberté n’est adulte que si les conséquences existent. Jacques Garello avait résumé cet équilibre dans son carré magique : liberté, responsabilité, propriété, dignité (Naudet, 2025).

    Et cette responsabilité, nos héros l’incarnent. Elle n’est pas seulement le prix des fautes : elle est une charge que l’on accepte. Ulysse ne revient pas à Ithaque pour se reposer ; il revient pour être roi, époux et père, pour répondre des siens.

    Le héros n’est donc pas celui qui fait ce qu’il veut : c’est celui qui répond de ce qu’il fait.

    Voilà l’enjeu, et il n’a rien d’un exercice de développement personnel. Défendre une société où l’héroïsme reste possible, ce n’est pas rêver d’une nation de héros. C’est exiger un pouvoir assez limité, un État de droit assez solide et un concept d’individu assez respecté pour que chacun puisse encore entendre l’appel, franchir le seuil, se tromper de route et en changer, sans avoir à demander la permission d’un scénariste public. Une société libre ne peut pas promettre à chacun une destinée extraordinaire. Elle peut protéger la possibilité de choisir son chemin et de répondre de ses actes.

    Nous avons tous nos héros. Ils ne demandent pas à être admirés ; ils nous invitent à être libres.

    Bibliographie

    Joseph Campbell (1949), The Hero with a Thousand Faces, Princeton, Princeton University Press.

    Benjamin Constant (1819/2014), De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Paris, Berg International.

    Jean-Yves Naudet (2025), « Témoignage du Professeur Jean-Yves Naudet », in « Hommages rendus à Jacques Garello », Journal des Libertés, n° 28, printemps 2025, https://journaldeslibertes.fr/hommages-rendus-a-jacques-garello.

    Alexis de Tocqueville (1840/1986), De la démocratie en Amérique, tome II, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire ».

    About Author

    Romain Marsily

    Romain Marsily est diplômé de l’ESCP et de l’Institut d’Études Politiques de Paris. Il a notamment travaillé pour Canal+, Vivendi et Vice France, dont il a été directeur général. Il enseigne la prospective des médias à Sciences Po et est directeur général de Nouvelle Énergie.

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