Ma vie auprès de Bertrand Lemennicier, par Thalia le chat

Avant-propos

L’éloge funèbre est un exercice dont la solennité peut nuire à la mémoire de celui qui le reçoit. Dans le cas de Bertrand Lemennicier, une partie intangible de sa personnalité, cette capacité à partir d’un exemple loufoque pour développer un argument sérieux, de faire joyeusement des discussions complexes, et cette attitude de distance souriante face aux diverses formes de l’argumentation sont difficilement atteignables par un éloge standard. Avec le soutien de Marie Madeleine son épouse, de ses deux filles Alexandra et Béatrice, et de la théorie économique, j’ai pensé qu’un éloge félin serait plus adapté. Le Journal des Libertés a donc mis tout en œuvre pour recueillir le témoignage de Thalia, le chat qui a passé 17 ans chez les Lemennicier.

Le témoignage de Thalia a été recueilli grâce aux progrès de la reconnaissance faciale féline par l’intelligence artificielle et la rencontre entre internet et les pratiques traditionnelles de la sorcellerie. Ces progrès rassemblés dans une application appelée VoodooOnline ont permis à Thalia de s’exprimer depuis le paradis des chats en langage articulé.

JDL – Bonjour Thalia, vous avez passé plus de 17 ans avec BL. Vous étiez au cœur du processus conceptuel puisque le Professeur faisait régulièrement référence à votre indépendance et à son impossibilité à vous faire entendre raison.

Thalia – Effectivement, durant ma 7ème vie de chat, j’ai eu pour domestiques un professeur d’économie et sa famille. C’était la première fois que je voyais un tel écart entre les actes et les idées chez un être humain. Alors certes, les humains sont des créatures faibles et manipulables, ils nous prêtent des sentiments d’affection, nous nourrissent, nettoient nos litières, bref se comportent naturellement en serviteurs zélés de la magnificence féline. Mais, dans ce cas, le Professeur a montré un penchant pour la servitude volontaire au-delà de toute espérance, tout en pérorant même en ma présence sur la liberté.

JDL – Auriez-vous des exemples de situations où le professeur faisait avec vous l’inverse de ce qu’il professait ?

Thalia – J’espère que notre entretien ne sera pas publié sur du papier, j’ai tellement d’anecdotes que la forêt amazonienne ne suffirait pas à fournir la matière nécessaire. Je ne sais d’ailleurs pas trop par où commencer, étant donné que le Professeur était une sorte de dissonance cognitive incarnée. Au hasard, commençons par les questions relatives au droit de propriété. Vous n’êtes pas sans savoir que BL comme tout libertarien qui se respecte, accordait une place prépondérante au droit de propriété dans ses analyses. Il a ainsi longuement réfléchi à la question de la création des droits de propriété et de leur attribution. Il existe une tension dans cette théorie sur l’attribution des droits, car si l’on adopte la règle du premier occupant afin de réduire les conflits d’appropriation, il reste un problème d’efficience car rien ne dit que le premier occupant soit le plus productif avec la ressource. Donc, il est nécessaire pour atteindre l’efficience que la circulation des droits de propriété entre les premiers occupants et ceux capables de valoriser la ressource soit la plus fluide possible. BL appelait cela l’efficience au sens de Buchanan, c’est-à-dire que les droits de propriété sont attribués à ceux qui valorisent le plus la ressource et donc qui vont l’utiliser le plus efficacement en créant le plus de valeur.

JDL – Et de quelle manière réglait-on les conflits d’appropriation chez les Lemennicier ?

Thalia – En prenant l’exact contre-pied de la théorie, car en pratique ni l’efficience au sens de Buchanan, ni la valeur sacrée de la règle du premier occupant n’étaient respectées. Ainsi, je me faisais régulièrement expulser du lit conjugal où je goûtais le plaisir d’un repos juste et mérité. Dans ce cas, le professeur certes influencé de manière néfaste par son épouse, bafouait mon droit de premier occupant sans pour autant atteindre l’efficience d’une quelconque manière. Objectivement j’ai une valeur décorative infiniment supérieure tant sur un plan visuel que sur un plan auditif où le ronflement humain ne saurait rivaliser avec le ronronnement félin. Mais, plus grave, ce Professeur qui a passé une large partie de sa vie à enseigner la théorie des prix, en soulignant combien les étatistes interventionnistes planificateurs omniscients avaient tort de faire des comparaisons implicites interpersonnelles d’utilité, faisait exactement comme eux dans l’administration de son foyer. C’est-à-dire qu’il avait recours à la violence pour imposer le point de vue de son épouse. Il est vrai que l’absence de droit de propriété formel sur le dessus de lit n’est pas de nature à permettre un calcul économique éclairé, mais de là à se soumettre à la raison du plus fort…

JDL – Puisque nous sommes sur la question des droits de propriété comment les questions des effets externes et du théorème de Coase se traduisaient-ils dans la vie quotidienne ?

Thalia – Pour une fois, mes obligés se sont conformés aux prédictions de la théorie. Mais il a fallu les convaincre. Le conflit portait sur les accoudoirs du canapé en tissu, les fauteuils et le tabouret du piano en cuir que j’avais l’habitude de lacérer pour faire comprendre à ces êtres un peu obtus que j’avais besoin de sortir. L’attachement patrimonial mesquin des êtres humains a provoqué un conflit analogue à celui entre éleveurs et fermiers que l’on trouve chez Coase. Le vagabondage des troupeaux sur les terres des fermiers provoquait des pertes pour les fermiers. Mon mode subtil de communication provoquait également une perte de valeur (toute subjective vu le mobilier en question), et le problème était de savoir qui allait payer pour construire l’équivalent d’une clôture afin de réduire les dommages.

JDL – Quelle partie s’est vu attribuer la propriété sur l’externalité ?

Thalia – Moi, et c’est l’autre partie qui a dû se résoudre à payer diverses protections et réparations contre mes griffes (couvertures, draps, plaids, reprisage du canapé, voire arbre à chat que j’ai naturellement méprisé). J’en ai même profité pour confirmer une critique de BL sur Coase : Coase affirme sous certaines hypothèses qu’il importe peu de savoir qui se verra attribuer le droit de propriété sur l’externalité, l’optimum sera atteint. La seule chose qui sera modifiée ce sont les revenus des participants, celui qui doit payer la clôture sera moins riche, mais l’important c’est que la clôture soit construite. BL faisait valoir une incohérence dans cette présentation. Coase néglige les effets revenus de l’attribution de l’externalité. Celui qui reçoit le droit de propriété sur l’externalité reçoit un supplément de revenu qui peut lui permettre d’acheter une situation qui ne soit pas l’optimum social. Si dans l’exemple fermier/éleveur la négligence des effets revenus est acceptable, dans un exemple pollueur/pollués l’effet revenu pourrait permettre au pollueur de continuer à polluer au-delà de l’optimum social. Dans mon cas, dépenses de protection ou pas pour les fauteuils j’ai continué à lacérer ce qu’il me plaisait de lacérer.

JDL – Thalia, il existe de nombreuses photos de vous attestant votre goût pour l’escalade, est-ce en relation avec l’optimum de Pareto ?

Thalia – J’ai toujours considéré que grimper aux arbres était une transformation Pareto améliorante. D’ailleurs lorsque j’arrivais en haut du cerisier, je miaulais de joie. BL qui passait son temps à expliquer à ses étudiants comment on gravissait la colline des plaisirs dans une boite d’Edgeworth, n’a jamais compris que je miaulais à l’optimum sur mon cerisier. Systématiquement, il fallait qu’il sorte une échelle pour me ramener au niveau d’utilité des cloportes. Pire, ils ont essayé de me dégoûter de grimper aux arbres. Ils ont mis dans la maison un sapin dit de Noël, avec tout plein de trucs brillants dessus. Je ne me suis pas méfiée, je me dis chouette je vais pouvoir Pareto dominer la situation, et hop je me lance dans l’ascension. Là j’ai failli mourir, l’arbre s’est renversé sous mon poids, s’écrasant au sol dans un fracas assourdissant de boules brisées. Je ne sais pas si c’était intentionnel ou si c’était de la négligence (avec les intellectuels et leurs deux mains gauches, il ne faut pas s’attendre à du bel ouvrage) mais l’arbre n’avait pas de racines et tenait debout selon un équilibre précaire. C’est bien la peine d’être un thuriféraire d’une science qui essaye de singer les concepts de la physique (équilibre, effet de levier, forces, vecteur de prix, …) pour échouer lamentablement sur la moindre petite application pratique.

JDL – Parmi les sujets de prédilection de BL la rhétorique avait une place de choix. Est-ce que l’art de la persuasion avait quelque effet sur votre comportement ?

Thalia – En fait, c’est l’inverse. Je suis à l’origine d’une rhétorique du miaulement, terriblement efficace, fonctionnant sur la répétition, la force et la menace. BL n’a fait que mettre en forme mes enseignements pour les autres humains, sans jamais arriver à maîtriser les arcanes de cet art comme moi. Par exemple, imaginons qu’une petite faim me tenaille vers 4 heures du matin, il s’agit donc de convaincre un domestique endormi de m’apporter une ration de croquettes. Plusieurs stratégies s’offrent à moi : d’abord je peux miauler bien fort pour motiver le réveil, je peux aussi sauter sur le lit et commencer une sarabande, je peux enfin lacérer quelque chose ou quelqu’un, faire tomber un vase afin de provoquer la réaction attendue. En cas de refus d’obtempérer, une combinaison des différentes stratégies finit toujours par ramener le récalcitrant à la raison. Vous croyez que BL aurait été en mesure d’obtenir la même chose d’un être vivant ? Pour lui la rhétorique est restée un simple exercice théorique.

JDL – Vous avez vécu au sein d’une famille, BL a beaucoup travaillé sur l’économie de la famille. La science a-t-elle influencé vos relations quotidiennes ?

Thalia – C’est une question complexe, parce qu’en fait je me suis largement chargée de l’éducation de cette famille. J’ai vécu plusieurs existences, notamment en Égypte chez des pharaons et à Sparte, foyers d’êtres humains concernés par l’éducation de leurs enfants et le respect de l’autorité paternelle. Mais depuis quelques temps les humains ont décidé de ne plus éduquer leurs enfants, ou de déléguer cette tâche à d’autres incapables ou irresponsables. La famille Lemennicier n’a pas échappé au naufrage éducatif général, et il a fallu que j’intervienne. La science économique s’intéresse au partage des tâches au sein de la famille en fonction des différentes contraintes temporelles, financières et préférences des participants. A titre personnel, ils peuvent bien corriger l’offre de travail des femmes mariées par la situation du mari (revenus, maladie, chômage…) moi ce qui m’intéresse c’est qu’il y ait un valet de disponible pour me servir.

JDL – Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Thalia – J’ai observé que la disponibilité du valet se réduit en présence d’enfants en bas âge sur le territoire et cette situation critique est apparue au moment où BL est devenu grand-père. Cette tension se manifestait lors des visites régulières des petits enfants chez leurs grands-parents. L’enfant en bas âge est une triple calamité : d’abord il accapare l’attention des valets et les distrait de leur tâche première (me satisfaire), ensuite comme les valets ont abandonné toute volonté d’éducation ces pauvres petits sont ignorants du savoir-vivre nécessaire à l’égard des félins, et enfin ils perturbent le jugement de ceux qui en ont la garde. Il a donc fallu que j’éduque l’apprenti valet pour qu’il ne me confonde pas avec un hochet, ensuite qu’il me craigne suffisamment pour ne s’approcher de moi que lorsque j’en émets le souhait. Alors, un peu de violence a été nécessaire pour faire comprendre à l’ensemble familial qui était le maître et rappeler les fondements d’une saine obéissance. Le jeune valet ne comprenant pas la simple menace (feulement et gonflement de la fourrure) il a fallu lui mettre les griffes sur les i. Ma popularité en a un peu souffert surtout du côté maternel, mais je ne suis pas là pour être populaire mais respectée par mes domestiques.

JDL – Existe-t-il un rapport entre cette expérience et les travaux de BL sur la famille ?

Thalia – Lorsque l’on confronte cette situation avec la théorie économique sur la famille, il y a des différences, notamment parce que BL se plaçait systématiquement en dehors du cadre pertinent. BL a ainsi montré que la répartition inégalitaire des tâches domestiques au sein de la famille était un choix librement consenti et non l’expression d’un rapport dominant dominé, ou de traditions culturelles. Il manque la dimension féline, essentielle, à l’analyse. J’ai toujours laissé à mes domestiques la liberté de s’organiser tant que mon service était assuré. Mais ils n’avaient ni le choix du maître, ni de la tâche, ils étaient libres dans le servage.

JDL – Comment voyez-vous le rapport de BL avec la liberté ?

Thalia – Même si BL avait une conception négative de la liberté (la liberté c’est l’absence de coercition) qui s’oppose à la conception positive de J.S. Mill (la liberté c’est le pouvoir de faire quelque chose) leurs vies étaient très similaires. Tous deux ont été particulièrement contraints dans leurs existences pour des raisons diamétralement opposées. Mill n’a pas eu d’enfance, littéralement volée par son père qui l’a obligé à étudier dès qu’il fut sevré. Mill aurait presque préféré être orphelin. Après avoir été transformé en singe savant par son père, le pauvre James Stuart est tombé sous la coupe de sa femme Harriet Taylor une virago féministe et socialiste qui désapprouvait vertement les opinions libérales de son époux. BL a été un enfant adopté, ce qui l’a rendu plus tard beaucoup plus ouvert à toutes les problématiques sur le droit de garde de l’enfant et très critique à l’intervention de l’État depuis 1964 dans les procédures d’adoption. Dans son mariage, il a eu plus de chance que Stuart Mill, car Marie Madeleine était dotée d’une patience d’ange pour supporter l’application du raisonnement économique à tout et n’importe quoi. Mais techniquement parlant, pour James comme pour Bertrand la liberté c’est un mot, un concept, jamais une réalité, l’un sous la coupe de sa femme, l’autre sous la coupe de son chat. C’est bien la preuve que l’on peut avoir des tendances anarchistes et en même temps avoir un maître.

JDL – Thalia nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

Thalia – C’est moi qui vous remercie, je ne vous griffe pas, mais le cœur y est.

Bibliographie

Coase R. (1960), “The Problem of Social Cost,” Journal of Law and Economics, 3(1), 1-44.

Hayek F.A. (1951) John Stuart Mill and Harriet Taylor, London and Chicago.

Lemennicier B. (1988) Le marché du mariage et de la famille, Paris, PUF Libre-échange.

Lemennicier B. (1991) Économie du Droit, Paris, Cujas

Lemennicier B. (2003) Cours de Microéconomie, http://lemennicier.bwm-mediasoft.com/

Lemennicier B. (2005) La morale face à l’économie, Paris, Éditions d’organisation

Mill J.S. (1859) On Liberty, traduction française De la liberté

Pareto V.  (1981) Manuel d’économie politique, Genève, Librairie Droz, 1981 (préface par Roger Dehem) Pareto V. (1964) Cours d’économie politique, Édité et préfacé par Giovanni Busino, Genève, Librairie Droz, 1964.

Antoine Gentier est économiste, Professeur à Aix-Marseille Université, CNRS, EHESS, Centrale Marseille, AMSE. Il est éga-lement éditeur associé du Journal des économistes et des études humaines (de Gruyter).

 

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