Markus Somm, Pourquoi la Suisse est devenue riche : Faits & mythes d’un miracle économique, Slatkine, Genève, 2024 (352 pages)1

Quatre fois rééditée à Berne depuis 2022, cette fresque historique décrit la naissance, l’expansion et l’incroyable ténacité d’un peuple de paysans-montagnards farouches qui, depuis le XVème siècle, a progressivement construit, adapté et maintenu une industrie adaptée aux besoins de son temps, sans jamais se départir ni de ses libertés ni de son autonomie politique.
L’auteur, Markus Somm, est un chroniqueur zurichois, spécialiste d’histoire économique. Après un solide cursus germano-helvétique (universités de Zürich, Munich et Fribourg en Suisse où il soutint son doctorat d’histoire), il a longtemps suivi et commenté l’actualité parlementaire helvétique pour des journaux alémaniques (à Bâle, Berne & Zürich). Il fut l’éditeur et le rédacteur en chef du Basler Zeitung de 2010 à 2018. Invité comme fellow à l’université de Harvard en 2019, ce polygraphe germanophone a repris en 2020 un magazine satirique qu’il édite, Nebelspalter, fondé en 1875 sur le modèle du britannique Punch.
1. Thème et organisation de l’essai.
L’auteur part d’un constat largement admis par les historiens : depuis les temps modernes, rien ne prédestinait les cantons suisses à devenir le parangon de richesse qu’ils sont aujourd’hui pour les observateurs du monde entier : géographie tourmentée, dépourvue de vraie ressource naturelle ; population peu nombreuse, dispersée, tenace mais rugueuse, au sein de laquelle se développa pourtant, au fil des siècles, un tissu d’entrepreneurs et de commerçants dont la richesse dépasse de loin celle de la plupart des pays que l’on dit aujourd’hui développés !
Où est l’erreur ? Y a-t-il une recette suisse que les autres peuples n’auraient pas découverte ? C’est la question à laquelle Markus Somm tente de répondre dans ce livre et qu’il formule dans la brève introduction qu’il a rédigée pour les lecteurs francophones en juillet 2025. Le corps de l’essai comprend neuf chapitres de longueur très variable (entre dix et une cinquantaine de pages par chapitre).
Le premier chapitre pose le décor : comment un embryon de capitalisme a-t-il pu apparaître dans les étroites vallées alpines ? Au milieu du XVIIIème siècle, Gossweiler, soyeux de Zürich, importait la soie brute de Bergame et de Vérone, comme bien d’autres marchands ; il la faisait façonner par des tisseurs à domicile et vendait cette production partout, de l’Espagne à Francfort, de Leipzig à Saint Petersbourg. Le Dictionnaire universel du Commerce de Savary (Paris, 1723) écrivait en effet (cité p. 21) : « Les Zurichois, sans mine d’or, ont fait de leur État un véritable Pérou ! ». La proto-industrie et le négoce suisses étaient prospères. Trente ans plus tard, les exportations en provenance de la Confédération représentaient 2% du commerce international, soit entre 3 et 5 millions de livres sterling en valeur d’alors : avec le velours, la soie et bientôt le coton, les cantons d’Argovie, d’Appenzell, de Bâle, de Glaris, de St. Gall et de Zürich étaient entrés dans l’ère industrielle. De même 10 000 horlogers, établis autour de Genève et de Neuchâtel, façonnaient déjà des montres pour toute l’Europe.
M. Somm insiste sur l’originalité suisse : fabriquer des produits luxueux et coûteux (soie et montres) pour une clientèle étrangère, exigeante et solvable ; et se faire apprécier sur un marché ouvert pour lequel le négoce est crucial. L’entrepreneur suisse est donc schumpétérien : il doit très tôt maîtriser des approvisionnements – machines et matières premières – qu’il met à disposition d’artisans à domicile chargés de la fabrication, lui se chargeant du négoce. Cette organisation – baptisée Verlagssystem2 – fut, nous dit-il, l’une des premières formes du capitalisme naissant (pp. 35 sq. & 129) !
Les second, quatrième & sixième chapitres exposent les principales causes de l’industrialisation du textile en Suisse ainsi que les moyens mis en œuvre pour fonder cette branche professionnelle dont les produits furent largement diffusés en Europe jusqu’au début du XXème siècle. Dans une perspective qui rappelle l’École historique des Annales, l’auteur examine les facteurs, favorables ou contraires, qui marquèrent cette période, tant en Suisse que dans les pays d’où provenaient les matières premières, le savoir-faire et la technique manufacturière3. A plusieurs reprises il condamne fermement la forte résistance des corporations, toutes puissantes à Zürich, ainsi que les obstructions créées par leurs prérogatives monopolistiques (quatrième chapitre).
Le troisième chapitre est anachronique car il revient au milieu du XVIème siècle : il démontre que la « division confessionnelle » d’alors, opposant une minorité protestante et entreprenante à la majorité catholique du Tessin, poussa les familles réformées à s’expatrier vers Zürich. Après une longue incubation sur place, leur savoir-faire et leurs réseaux commerciaux permirent aux descendants de ces émigrés de devenir plus tard « maîtres de cette ville » (pp. 70 sq.) Le cinquième chapitre, monographique, résume l’histoire d’une famille d’entrepreneurs emblématiques, les Werdmüller : ces anciens meuniers (Müller) zurichois, convertis d’abord au drap de laine, utilisèrent le Verlagssystem pour améliorer nettement la productivité de leurs ateliers et pour vendre hors de Suisse aussi bien leur laine que les soieries dont ils avaient amélioré le traitement et la fabrication. La Zürich moderne conserve le souvenir de cette famille4 dont les descendants ont animé la vie publique locale jusqu’au XIXème siècle (pp. 109-137).
Un peu hors sujet, le long chapitre sept (pp. 157 à 201) est une réflexion incidente sur l’impact qu’aurait pu avoir l’esclavage sur l’économie suisse (sic!). En liaison avec les chapitres qui traitent du textile, l’auteur évoque la culture du coton et du sucre aux Amériques qui reposait en partie sur l’esclavage ; il balaie au moyen de plusieurs arguments d’historien les accusations selon lesquelles la Suisse – et l’Occident dans son ensemble- se serait enrichie par la traite.
Le chapitre huit (pp. 203 à 271) est une autre monographie, consacrée à une très vieille famille zurichoise qui remontait au XVème siècle : les Escher, qui furent liés aux destinées de ce canton et de la ville pendant plus de quatre siècles. C’est d’abord de l’usine Escher, fondée à Zürich au XVIIIème siècle pour concurrencer le velours de Bologne, qu’il s’agit ; puis de la manufacture Escher Wyss, fondée en 1805, qui produisit pendant près de 200 ans la meilleure machine à filer le coton d’Europe. Cette fabrique illustra brillamment l’aptitude d’un entrepreneur suisse à innover et à tenir la dragée haute aux étrangers sur les marchés mondiaux. Plus tard, en effet, Escher Wyss & Cie. fabriqua des turbines hydrauliques et des bateaux à vapeur qui naviguèrent partout ; elle conserva un solide lien avec l’Angleterre qu’elle avait su imiter intelligemment avant de dominer son secteur de prédilection, l’hydraulique.
2. Amorce de synthèse.
Les Suisses résistèrent à Charles Quint comme aux Habsbourg ; au Rois de France ainsi qu’aux Papes ; aux Républiques de Gènes et de Venise et à la France de Bonaparte. Alémaniques, les cantons fondateurs de la Confédération ont exploité leur position géographique pour être utiles à leurs puissants voisins, sans vraiment dépendre d’eux. Ainsi, pendant près de 300 ans, les mercenaires suisses servirent les Rois de France et nourrirent très bien leurs familles avec la solde confortable que ceux-ci leur versaient : « les Suisses croient qu’ils n’ont besoin de personne et que la France ne peut (pas) se passer de leur aide !» Ces mots du marquis de Saint-Romain, émissaire du Roi, dans son message à Versailles de 1676 (cité p. 305-6) traduisent la fermeté d’un peuple qui a conservé sa personnalité jusqu’à présent. C’est aussi le message de cet essai.
Titré « Terre d’entrepreneurs », le dernier chapitre du livre reprend, en substance, le constat qu’un parlementaire britannique avait rédigé en 1835, au retour d’une mission d’étude en Suisse : « les fabricants suisses … ont conquis les marché du monde … ces entrepreneurs ne bénéficient d’aucune aide de l’État … aucune loi, aucune subvention, aucun allègement fiscal ni droit de douane pour les protéger … L’industrie est livrée à elle-même ! »
Alors que la plupart des européens vivaient encore de l’agriculture, la Suisse était déjà industrielle au temps de Louis-Philippe ; elle avait affronté le changement technique et le maîtrisait ; c’était, avant l’heure, l’exemple-type de la « destruction créatrice » que théorisa Joseph Schumpeter un siècle plus tard. Elle sut aussi résister au mirage du Zollverein, cette union douanière suscitée par la Prusse qui dura 40 ans et déboucha sur l’Empire Allemand. Les entrepreneurs « ont donné le ton » de cette résistance (p. 281). Pour compenser ce qu’aurait pu être un accès privilégié – probablement temporaire – au marché allemand, les entreprises suisses se tournèrent vers l’Amérique et vers l’Asie centrale où elle sont toujours implantées.
Remarques conclusives.
Cet ouvrage est donc très suisse : simple, précis, détaillé au point d’être un peu trop long et anecdotique, parfois. Fondé sur une solide connaissance historique, bien documenté, son articulation surprend : elle pourrait même déconcerter un lecteur cartésien ! Mais c’est aussi son charme, qui revient à de multiples reprises sur le ressort profond de ce que Max Weber avait appelé l’éthique protestante du capitalisme, tout particulièrement celle des calvinistes, que l’auteur encense au fil de ses pages au détriment des luthériens et des catholiques romains, tant au troisième chapitre (émigration forcée des protestants du Tessin en 1554) que dans son Bilan final (pp. 314 sq.)
Je l’ai dit plus haut : dans ses grandes lignes et à quelques exceptions près, ce récit historique progresse d’une façon chronologique, conformément à l’historiographie classique. Il sait cependant prendre des libertés avec la règle : des flash-back historiques sautent du temps médiéval aux temps modernes, sans préavis ! Cette licence littéraire n’est pas désagréable mais elle peut perturber les puristes. Cet essai semble donc influencé par la « nouvelle histoire » que les historiens français et britannique ont renouvelée depuis un siècle avec ce que nous nommons l’École des Annales, fondée à Strasbourg dans les années 1920 par Lucien Fèbvre et Marc Bloch. Continuée, partiellement transformée dans la seconde moitié du XXème siècle à l’École des Hautes Études et au Collège de France, elle fut marquée par Fernand Braudel (cité par Somm), Pierre Chaunu, Emmanuel Le Roy-Ladurie et d’autres tels que Peter Laslett (Cambridge), notamment. L’auteur l’a sûrement appréciée car il élargit son propos historique aux questions socio-économiques, comme beaucoup d’historiens contemporains, moins attachés à l’événement que leurs prédécesseurs du XIXème siècle. C’est probablement pour cela que l’auteur émaille son récit de détails vivants et d’histoires familiales qui rappellent qu’il n’est pas seulement historien, mais aussi journaliste !
Markus Somm a étudié des maîtres contemporains de l’histoire économique, qu’il a peut-être fréquentés en Amérique ou écoutés pendant ses séjours outre-Atlantique : Joël Mokyr, David Landes et Deirdre McCloskey sont cités à plusieurs reprises. Quant à l’économie libérale, elle est omniprésente dans ce livre puisque chacun des entrepreneurs cités associe son succès à la liberté non seulement économique mais confédérale, c’est-à-dire propre aux institutions de la Suisse.
Pour conclure, je tire mon chapeau aux traducteurs : leur plume a su traduire sans trahir un auteur qu’ils connaissent et avec lequel ils sont en sympathie. Ils doivent être remerciés pour cette réussite, efficace et discrète. Cette tâche, le lecteur doit lui rendre hommage : merci à tous deux pour une adaptation très réussie ; c’est trop rare pour ne pas être souligné.
1Titre original : Warum du Schweiz reich geworden ist – Mythen und Fakten eines Wirtschaftswunders, Stämpfli Verlag, Bern 2024, traduit par Jérémie Bongiovanni & Nicolas Jutzet
2Au sens littéral : « système éditorial » par analogie avec l’édition de livre qui combine la production intellectuelle, la fabrication et la distribution du produit fini. On pourrait dire aussi « ensemblier » ou même « producteur », au sens théâtral ou cinématographique !
3D’Italie du nord, souvent, mais aussi de bien plus loin pour l’industrie du coton, notamment !
4La Werdmülleplatz est au cœur de Zürich, proche de la gare centrale.
