de Jean-Yves NAUDET. Presses Universitaires d’Aix- Marseille. 2026.

Par Serge SCHWEITZER, Emérite Aix-Marseille Université.
On ne souligne pas combien le XIXe siècle fut, pour la France, sinon son siècle d’or libéral, du moins le seul moment libéral de son histoire. Sur le plan factuel cela ne souffre pas de contestation : de Guizot et son « enrichissez-vous » jusqu’au Second Empire, la France se convertit alors à la liberté économique. Celle-ci marque le Second Empire[1] et s’épanouit incontestablement de 1875 à 1914, sous la République opportuniste[2].
Comme Lord Keynes l’a parfaitement suggéré dans sa Théorie Générale, « les idées ont des conséquences ». Si le XIXe siècle français est la seule période de notre histoire durant laquelle le libéralisme connût, sinon une application systématique, du moins un respect de ses principes essentiels, c’est parce qu’une cohorte significative d’économistes français libéraux réalisèrent une œuvre considérable sans aucun équivalent durant le XX siècle. L’âge d’or de la pensée libérale française est celui des économistes et penseurs libéraux français du XIXe siècle : Jean-Baptiste Say, Charles Dunoyer, évidemment Frédéric Bastiat, Joseph Garnier, Pellegrino Rossi[3], Hippolyte Passy, Adolphe Blanqui (ne pas confondre avec Auguste), Baudrillart, et tout ce (et ceux) qui gravite(nt) autour du Journal des Économistes.
Ces noms prestigieux ont fait oublier des auteurs pourtant considérables : Alexandre Clapier est l’un d’eux. L’économiste, seul, mériterait d’être lu et reconnu. Mais il est bien plus que cela : Clapier est avocat à Paris et Marseille et deviendra bâtonnier. Il est académicien et deviendra président de l’académie de Marseille. Il est conseiller municipal de Marseille et président du conseil général des Bouches-du-Rhône, député de Marseille élu à plusieurs reprises sous des régimes différents. C’est très volontairement que nous avons souligné à plusieurs reprises la ville de Marseille, car derrière l’apparente dispersion de la vie d’Alexandre Clapier (1798 -1891) il y a une unité autour de deux pôles, véritables constantes de sa vie. D’une part Marseille encore et toujours, mais également la défense du libéralisme dans ses trois dimensions essentielles : la liberté, la propriété, la responsabilité. Comment un personnage aussi considérable a-t-il pu laisser aussi peu de traces ? Un mémoire de 1955 que l’Université n’a pas conservé, le nom d’une petite rue de Marseille dans le premier arrondissement, voilà tout ce qu’il reste d’ Alexandre Clapier aujourd’hui.
Heureusement, Jean-Yves Naudet, professeur honoraire de l’université d’Aix-Marseille, nous offre une biographie proprement exemplaire d’Alexandre Clapier, permettant de restaurer son héritage intellectuel. L’auteur sait véritablement tout sur l’homme autant que sur l’économiste, l’avocat, l’académicien, le politique. S’agissant du style, l’élégance formelle, habituelle chez Jean-Yves Naudet, est inaltérée. Le langage est simple. Les mots sont choisis. Les phrases sont amples sans excès. Les insupportables tics du langage contemporain sont évités. Le plan est conforme à la grande tradition académique : deux parties, deux chapitres à l’intérieur de chaque partie, deux sections à l’intérieur de chaque chapitre. L’harmonie de la symétrie chère aux facultés de droit et de sciences économiques françaises trouve matière à se déployer.
La première partie est intitulée « L’homme, l’avocat, l’académicien » (p.15- 45). Le chapitre premier (p.15-27) « l’homme et l’avocat » nous présente Alexandre Clapier dans ses années de formation, de son enfance jusqu’à son mariage. Sont ensuite abordés ses lieux de résidence et sa personnalité (section 1). La section 2 choisit pour matière l’avocat. Là encore, l’auteur se concentre sur trois idées et autant de flux d’informations. D’abord l’étudiant à la faculté de droit d’Aix, ensuite l’avocat parisien et son retour à Marseille, enfin les deux livres de Clapier, l’un sur l’éloquence des barreaux français, l’autre sur celle des barreaux anglais. Le chapitre deux (p. 29-45) nous présente l’académicien. La section un a pour titre « Du fauteuil 20 au fauteuil neuf ». Elle nous apprend qu’en 1857 Clapier devient pour un an président de l’Académie de Marseille. La section deux intitulée « articles et communications académiques » évoque les articles et communications d’Alexandre Clapier selon trois périodes : d’abord la période 1840-1858, ensuite les années 1860 et enfin de 1870 à sa mort en (1891, à l’âge de 92 ans).
La seconde partie (p.49-126) a pour objet « L’homme politique et l’économiste ». Les deux sections du chapitre premier (p. 49-75) consacré à l’homme politique portent successivement sur l’élu local puis le député. Alexandre Clapier ayant toujours fait passer ses idées avant ses ambitions, on ne sera pas surpris de le voir libéral sous la monarchie de Juillet, puis dans l’opposition durant le Second Empire, puis de nouveau député et fort actif de 1871 à 1876. Dans cette période véritablement décisive, il hésite d’abord puis décide avec courage de contribuer aux lois constitutionnelles qui fondent la IIIe République. En 1876, Clapier subit un échec électoral. Il se retire alors de la vie politique. Le second chapitre, intitulé “L’économiste” (p. 77-126) consacre sa première section à « l’économie politique », la suivante étant consacrée à « l’économie régionale ». Malgré tout l’intérêt que l’auteur de cette recension peut porter à Marseille, ville de naissance et de résidence de Clapier, c’est l’économiste membre de la Societé d’économie politique, celui qui initie nombre d’ouvriers à l’économie et s’intéresse intensément à l’histoire de la pensée économique qui retient notre attention.
Qu’un économiste de la profondeur, la clarté et la perspicacité d’Alexandre Clapier ait pu disparaître de l’histoire de la pensée économique a de quoi étonner. Rien qu’à ce titre, on ne remerciera jamais assez Jean-Yves Naudet d’avoir consacré autant d’efforts à sa biographie. L’une de ses facettes les plus marquantes réside en l’attention que porte Clapier aux catégories les moins instruites ; il dispense ainsi des cours d’économie politique aux ouvriers (on parlait à l’époque d’éducation populaire). Autre aspect saillant de l’oeuvre de Clapier, son combat déterminé en faveur du libre-échange.
C’est à une véritable découverte que le lecteur est convié en parcourant les pages nombreuses (p. 92 et suivantes) consacrées à l’article considérable tant par l’ampleur (près de 100 pages) que par le contenu que Clapier donne en 1842 à la Revue Britannique. L’article est intitulé « Quelques considérations sur l’économie politique et sur l’école des économistes anglais ». À la suite de Jean-Yves Naudet, méditons les citations suivantes dont on aimerait que chaque économiste contemporain, particulièrement français, fasse siennes :
- Sur l’économie comme discipline, Clapier considère l’analyse de l’économie « comme merveilleuse ». On ne parlait pas encore de sciences économiques mais Clapier en pressent pourtant l’avènement, comme le montre le passage suivant :
« … L’économie politique devient la maîtresse science des temps modernes… la lumière du présent, la révélation de l’avenir… jamais il ne fut offert à l’intelligence un plus noble sujet de méditation. »
- Sur la concurrence :
« L’équitable répartition des produits s’exécute par le maintien rigoureux du principe de la libre concurrence, et l’abolition de tous les privilèges et de tous les monopoles. La libre concurrence est le grand répartiteur du genre humain: Il n’y a de juste et de bon en ce monde que ce qui procède de libre débat entre les parties intéressées. Que la libre concurrence cesse et le travail est anéanti, car ce n’est qu’en elle qu’il trouve l’aiguillon dont il a besoin. »
- Sur le socialisme :
« Le tort des socialistes est de ne pas demander ce résultat au libre jeu des lois qui régissent le monde économique, et de vouloir les imposer par le jeu mécanique d’institutions violentes et oppressives. Leur tort pareillement est de méconnaître la nature morale de l’homme, ses instincts et ses défaillances… Le tort des socialistes est d’avoir méconnu ce grand ressort du monde économique et de penser que l’homme consentirait à travailler alors que nul intérêt personnel ne l’y sollicite. »
- Sur la valeur, notion cardinale et pilier de toute la science économique, lisons et posons la question « qui a raison : Smith, Ricardo, la valeur travail et à sa suite Marx ou ….Alexandre Clapier ?”
« L’échange a pour base, non les produits matériels mais les services rendus… L’échange est la pierre angulaire de tout l’édifice social… C’est l’échange qui, non seulement constate et mesure les valeurs, mais leur donne l’existence ; la valeur c’est le rapport de deux services échangés. La valeur naît de l’effort employé pour rendre un service ; mais elle est proportionnelle, moins au travail accompli par celui qui le rend qu’au travail épargné à celui qui le reçoit. »
Nous pourrions multiplier les citations, toutes plus pertinentes les unes que les autres mais il serait égoïste d’enlever aux lecteurs la joie et le plaisir de découvrir de véritables joyaux dans cet article fondamental d’Alexandre Clapier. On saura gré à Jean-Yves Naudet de l’avoir exhumé. Alexandre Clapier se hisse, dans certains développements, au niveau du grand Frédéric Bastiat. Ce qui fait l’unité des mille et une vies d’ Alexandre Clapier réside donc en ce que, dans chaque action accomplie, matière abordée, discipline explorée, il privilégie la fécondité de la liberté, l’ascèse de la responsabilité et la juste répartition opérée par la propriété à toute autre clé d’analyse.
Le livre de Jean-Yves Naudet, Alexandre Clapier . Un marseillais défenseur des libertés intellectuelles, économiques et politiques (PUAM 2026) est relativement court mais exemplaire tant sur la forme que sur le fond. Et il n’est pas courant qu’un ouvrage nous fasse découvrir une nouvelle étoile dans la galaxie libérale. La biographie que nous livre Jean-Yves Naudet est donc l’ouvrage de référence sur Alexandre Clapier, en attendant de devenir un classique.
[1] Sur cette période, voir l’ouvrage récent qui fait à présent référence: Napoléon III et l’économie, sous la direction d’Éric Anceau et Pierre Branda. CNRS Éditions. 2024. On s’autorisera à signaler l’article « La place de l’ouvrage Extinction du paupérisme dans l’histoire de la pensée économique », Serge Schweitzer p. 35 à 44.
[2] Que l’on songe à un Jules Favre ou un Waldeck-Rousseau. Sur ce dernier une biographie exhaustive vient de paraître: Christophe Bellon, Waldeck-Rousseau. Sauver la République, CNRS Editions, 2025.
[3] Sur ce dernier l’article de référence est celui de Jean- Yves Naudet, “Les multiples vies de Pellegrino Rossi” in Mélanges offerts à Serge Schweitzer, Presses Universitaires d’ Aix Marseille 2019 p. 295 et svts.
