Il aura donc fallu attendre cinq années et 1974 pour qu’un libéral se voie décerner le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, ordinairement appelé « prix Nobel d’économie ». Et à qui d’autre que Friedrich Hayek eût-il pu être donné ? Mais encore a-t-il fallu que le plus grand penseur libéral du XXe siècle partageât sa distinction avec Gunnar Myrdal ! L’Histoire aura depuis fait litière de cet affront puisque le socialiste suédois est aujourd’hui un illustre inconnu… Quoi qu’il en soit, l’Académie royale a voulu, selon le discours de remise du prix par le professeur Lundberg, le partager entre deux chercheurs, non pas seulement en « économie pure », mais versés dans le domaine plus large des sciences sociales, et plus précisément « pour leur travail pionnier dans la théorie de la monnaie et des fluctuations économiques, et pour leur analyse pénétrante de l’interdépendance des phénomènes économiques, sociaux et institutionnels ».

Dans son bref discours de banquet, Hayek fit montre d’un grand humour en confiant qu’il n’aurait jamais plaidé en faveur de la création d’un tel prix, de peur que les récipiendaires ne témoignassent d’une omnicompétence déplacée. Et le vieux professeur de suggérer que les lauréats prêtassent un « serment d’humilité »…
Cette notion d’humilité est centrale dans l’œuvre du Viennois et elle représente la quintessence de son discours de réception du prix le 11 décembre 1974. Un discours qui peut être qualifié de charnière en ce sens qu’il synthétise ses positions épistémologiques des années 1940-1950, affinées dans les décennies qui ont suivi, et en ce qu’il anticipe la thématique de son dernier ouvrage, La Présomption fatale, paru en 1992.
Là où le jury du « prix Nobel d’économie » ne s’est certainement pas trompé, c’est sur le caractère inter- ou pluridisciplinaire de l’œuvre de Hayek. Ce dernier ne disait-il pas avec esprit qu’un économiste qui ne serait qu’économiste ne serait pas un bon économiste ?… Malgré tout, le fait que son discours traite plus du domaine épistémologique que du domaine économique « pur » en déroutera plus d’un.
Hayek reprend tout d’abord une grande partie de ses analyses de The Counter Revolution of Science de 1952 d’après lesquelles le scientisme, cette « imitation servile de la méthode et du langage de la science » physique et biologique, est un fléau pour les sciences sociales en général et pour la science économique en particulier, caractérisées par la dispersion des connaissances. Or, l’individualisme, « qui connaît les bornes de la raison individuelle », doit être indissociablement attaché à l’humilité, une qualité indispensable à « la compréhension de ses propres limites ». Ce n’est pas un hasard non plus si le discours, qui ne compte que quelques notes de bas de page, cite une contribution que Hayek avait faite dans un recueil de 1964 en hommage à son ami Karl Popper, le grand épistémologue, et qui a pour titre « La théorie des phénomènes complexes ». Penseur majeur de la complexité, Hayek appelle à s’y débarrasser de « la superstition naïve qui veut que le monde doit être organisé de telle manière qu’il est possible de découvrir, par l’observation directe, des régularités simples parmi tous les phénomènes, et que cela soit une présupposition nécessaire à l’application de la méthode scientifique ».
Le discours rappelle par ailleurs la conception hayékienne du marché, non pas comme lieu de rencontre de l’offre et de la demande, ainsi qu’il est fréquemment défini, mais comme processus de connaissance ou « système de communication » qui forme un ordre spontané, c’est-à-dire un ordre qui n’est ni naturel, ni construit ou inventé, un ordre qui est « le résultat de l’action humaine, mais non d’un dessein humain », selon les mots d’Adam Ferguson que Hayek chérissait. Les limites de la connaissance individuelle doivent nous mener à nous méfier des abus de la raison.
De là, l’insistance sur la nécessaire humilité dont La Route de la servitude, son immense succès de 1944, annonçait déjà le caractère primordial : « L’individualisme est une attitude d’humilité à l’égard du processus social » et ce, à l’encontre du collectivisme et du planisme dont la tragédie – plus tard, il parlera de « présomption fatale » – « procède d’une conception qui met la raison au-dessus de tout » et qui, ainsi que l’expose ici Hayek, croit pouvoir « contrôler la société ». Les derniers mots du discours insistent sur le fait que seule cette attitude d’humilité est de nature à maintenir notre si remarquable, mais si fragile, civilisation, « qu’aucun cerveau n’a conçu », et plus encore à la faire croître.
