Qu’est-ce que l’art ? À tout le moins, me semble-t-il, une expression, une représentation verbale ou écrite, sonore, visuelle, gestuelle ou autre, et personnelle, des attentes, des espérances et des inquiétudes humaines. Plus encore peut-être, l’art n’est-il pas un chemin dans la quête humaine de transcendance ? En ce sens, l’art serait la recherche permanente, évolutive, imparfaite du Beau.
Cette recherche n’est possible que dans la liberté intime des individus en même temps qu’elle fait prospérer la liberté des sociétés dans lesquelles cet art éclot.

1. L’art : une forme aurorale de la connaissance
L’art a accompagné l’apparition de l’homme. Les premiers langages syntaxiques (autour de 100 000 à 50 000 ans avant notre ère ?) ont permis aux premiers humains de prendre conscience de leur différence avec la nature et avec les autres. Cette conscience est celle de la singularité et elle est sans doute le propre de l’homme comme l’est la parole, elle-même créatrice et en ce sens artistique. Dans la Genèse, Dieu dit : « Que la lumière soit et la lumière fut ». « Au commencement était le Verbe » (Jean 1:1). Ainsi le logos, qui en grec signifie la « parole », est aussi utilisé par la philosophie pour désigner un principe d’ordre et de raison universelle, un principe organisateur. La parole est celle qui a raconté des histoires porteuses de sens aux sources des mythes et religions fondateurs.
Avec le langage les Homo sapiens et peut-être même les Néanderthaliens, nos premiers ancêtres, ont sans doute chanté et enchaîné des sons de façon musicale. Pascal Quignard, l’auteur du roman Tous les matins du monde, transposé au cinéma par Alain Corneau, nous dit dans son recueil poétique, Boutès, que « la musique est le plus originaire des arts et le premier d’entre eux ». L’enfant à naître entend déjà le chant des oiseaux dans le ventre maternel. Le philosophe italien Benedetto Croce nous dit que l’art est « la forme aurorale de la connaissance », le premier degré de l’expression, qu’à travers lui apparaît notre premier regard sur le monde. De même l’enfant aurait d’abord une vision esthétique avant d’avoir une perception rationnelle. Et à cet égard comme à bien d’autres, on pourrait sans doute considérer que l’ontogénèse récapitule la phylogénèse.
Ce qui est certain, c’est qu’alors, en même temps qu’ils parlent, nos premiers ancêtres commencent à enterrer leurs morts et à peindre. La peinture pariétale, de 60 000 à 15 000 ans avant J.-C., leur permet d’exprimer sur les murs des grottes préhistoriques leurs inquiétudes et leurs attentes, leur vision du monde et peut-être leur recherche du Beau.
Plus tard se formeront des mythes, puis des religions qui se transmettront par la mémoire des générations avant que l’écriture, dont Voltaire disait qu’elle était « la peinture de la voix », en retienne les mots et les cœurs.
Mon premier constat est donc que l’art a accompagné et favorisé la naissance de l’homme, c’est-à-dire de l’animal désormais conscient de sa différence et de sa singularité, donc de sa personnalité.
2. L’art est l’expression de la liberté
Il faut aussitôt admettre que cette singularité ne peut s’affirmer, par l’art, que par et dans l’exercice de la liberté. L’art est peut-être la première expression de la liberté, car il est nécessairement et naturellement le fruit libre d’un individu singulier. Il individualise en même temps qu’il manifeste l’individuation caractérisée par la distance que prend l’individu par rapport au monde.
L’art relève de l’exercice par l’artiste de sa liberté pour révéler sa vision du monde, pour manifester, voire pour partager ses interrogations sur son origine et sur ses finalités et y répondre en offrant l’image ou plus généralement l’expression de ce qui tendrait à sublimer la vie. À cet égard, il offre des réponses aux besoins structurels et essentiels de la nature humaine pour poursuivre son épanouissement dans la mémoire évanescente de paradis perdus et la quête inassouvie de paradis espérés. En ce sens, il est le signe de notre éveil à la transcendance dans la question qui taraude la conscience humaine, qui en est peut-être le signe distinctif, de savoir si l’homme n’a pas une dimension verticale au-delà de ses besoins humains, horizontaux, de la vie quotidienne. Croce disait encore que « l’art n’est pas sens, mais connaissance et activité spirituelle »[1], il participe au souffle cosmique, porte l’empreinte de l’universalité, en ce sens notamment qu’il fait vivre la plénitude du drame humain. L’art, estimait-il, n’est pas l’expression de la vie pratique, vécue, bruyante et gesticulante, il est plutôt « le dépassement de cette vie dans l’infini et l’universel de la contemplation »[2].
L’œuvre d’art est une création, même quand elle est inspirée de la réalité et peut-on dire de la beauté de la nature. En tant que création humaine, elle est toujours le fruit d’une individualité. Elle est donc éminemment subjective, mais par sa recherche du Beau éternel, elle exprime d’une certaine manière une subjectivité universelle, elle participe à la recherche universelle du Beau.
- L’art ouvre à la liberté
Dans et par ses questionnements fondamentaux, au cœur de l’humanité, l’art prend une place centrale dans l’esprit du monde. En même temps qu’il manifeste la liberté humaine, l’art y incite. Les premiers poèmes homériques mêlent le destin des dieux et la liberté des hommes : Ulysse se fait attacher au mât du navire pour résister au chant des Sirènes tout en pouvant les entendre[3], il soustrait son équipage aux effets de la drogue des Lotophages, il refuse l’immortalité offerte par Calypso[4]. Il montre d’ailleurs ainsi que la liberté n’est pas celle de faire tout et n’importe quoi, mais aussi celle de pouvoir résister, s’empêcher, d’aller vers ses propres fins. Ces poèmes inspirent encore notre culture. Dante (XIIIe siècle) visite Ulysse aux enfers où il expie sa ruse. Joachim du Bellay (XVIe siècle) chante
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! »
Et Ulysse est encore le héros du dernier film de Christopher Nolan (15 juillet 2026) et celui du dernier livre d’Ono-dit-Biot[5].
La poésie sait même se faire l’écho des libertés économiques comme, parmi bien d’autres, celle des échanges dont Baudelaire rime les bienfaits dans L’Invitation au voyage :
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
L’art et plus généralement la culture entraînent les individus au-delà d’eux-mêmes, maillent les civilisations et les font grandir dans la transmission que chaque génération enrichit : « Nous sommes des nains, mais assis sur les épaules des géants qui nous ont précédés, nous voyons plus loin qu’eux » disait ainsi Bernard de Chartres (début XIIe siècle).
L’art et la culture permettent aussi de raviver la liberté qui existe en chacun de nous, de la faire remonter des consciences obscurcies par la barbarie. À cet égard sont saisissants deux merveilleux romans qui racontent comment la littérature française, lue sous le manteau, a permis à des jeunes Soviétiques ou Chinois de retrouver le goût et le sens de la liberté :
- Dans Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie[6] (prononcer Tai Seu Tsié) raconte l’histoire de jeunes enfants envoyés en camp de rééducation chinois qui tombent par hasard sur un roman de Balzac. Cette lecture changera le cours de leur vie.
- DansLe Testament français, Alexeï Makine[7] décrit, petit soviétique, sa découverte conjointe de la liberté et de la littérature française en héritage de sa grand-mère maternelle.
Certes, la parole, l’écriture, le chant, le théâtre, l’opéra ne sont que des mots et parfois quelques gestes. Pourtant écrivait Bernanos « Les mots font du vent, mais le vent pousse le monde ».
- L’art est « a-étatique »
C’est bien d’ailleurs pourquoi, de tout temps, les gouvernants ont toujours cherché à maîtriser l’art, contrôler les artistes, dicter leur production. Mais ça n’est généralement que vanité car si l’art, comme je le crois, relève de cette poursuite des valeurs transcendantales, il ne peut pas être du ressort de l’État. Car l’art, l’art véritable, est celui qui est à la recherche de la beauté. Il s’y emploie de manière humaine et donc forcément imparfaite, mais son œuvre tend à atteindre la beauté aux mille faces. Et ce n’est pas parce que nous ne connaissons, ni ne pouvons connaître les valeurs transcendantales, le Bien, le Beau, le Vrai, qu’elles n’existent pas. Nous ne sommes jamais certains d’être dans la vérité, en particulier dans ces domaines. Nous ne détenons pas la vérité, nous essayons de nous en approcher par la raison, par essais-erreurs, par approximations négatives… L’art y contribue. Nous ne sommes pas relativistes pour autant. Car si la vérité n’existe pas, tout est possible, tout est permis, y compris le mal. Si la vérité n’existe pas, nous ne sommes libres en rien – car nous sommes déterminés – ou nous sommes libres en tout – mais alors notre liberté est celle de feux follets livrés au hasard, celle des atomes aléatoires d’Epicure. Parce que nous croyons que nous sommes des créatures libres mais aussi des créatures intelligentes et sensibles à la bienveillance, à la beauté et à la vérité, nous croyons nécessaire d’orienter nos vies dans cette recherche de ce qu’il nous apparaît à la fois souhaitable et possible de découvrir par notre liberté.
Parce que l’art relève de cette quête des valeurs transcendantales, il ne peut pas être du ressort de l’État car, par nature et sans conscience, un État ignore la transcendance… Le Bien, le Beau, le Vrai ne sont pas susceptibles d’être administrés parce qu’ils se pratiquent, se révèlent, se découvrent plus qu’ils n’obéissent à des lois. Il nous appartient de faire le Bien, de figurer le Beau, de rechercher le Vrai dans l’incertitude de leur pleine connaissance et de nos imperfections congénitales. De même que l’État ne peut pas décider de notre Bien sans attenter à notre intimité, il ne peut pas non plus nous dire ce qui est beau. Cette appréciation relève de notre sphère personnelle et c’est pourquoi la beauté, la bienveillance et la vérité imposées deviennent oppression et bientôt tyrannie dont l’art étatisé, soviétique ou maoïste, constitue l’édifiante représentation[8]. Car prétendre connaître le Bien, le Beau, le Vrai pour les autres et les contraindre à y adhérer revient à traiter les autres comme des pions plutôt que comme des personnes. Ces biens transcendantaux ne peuvent être recherchés par chacun que dans la poursuite et l’accomplissement personnels de ses fins, à tâtons, dans les replis de sa conscience et de son incomplétude, dans le secret de ses inquiétudes existentielles qui questionnent l’au-delà. Cette recherche nous distingue des animaux. C’est pourquoi ni l’État ni aucun d’entre nous ne doit chercher à instrumentaliser autrui. Le philosophe Emmanuel Kant affirmait que « l’homme, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non simplement comme moyen pour un usage arbitraire par telle ou telle volonté, et doit dans toutes ses actions orientées vers lui-même ou vers d’autres êtres raisonnables être constamment considéré en même temps comme une fin »[9]. Chaque personne se construit dans la responsabilité d’elle-même, qu’on ne saurait lui retirer sans attenter à l’essence de son être.
- L’arme culturelle
Pour autant, la culture, dont l’art est partie prenante, n’est pas que personnelle. Elle participe à la politique. La culture d’un peuple influe sur son comportement et sur son sort. Travaillant notre humanité dans ses ressorts essentiels, l’art et la culture ont une influence et une responsabilité dans la formation des esprits et la marche du monde. C’est ce que soutient à juste titre Gramsci, élève à cet égard de Croce, en considérant que « quand on réussit à introduire une nouvelle morale conforme à une nouvelle conception du monde, on finit par introduire aussi cette conception, c’est-à-dire qu’on détermine une réforme philosophique tout entière »[10]. Gramsci pensait en révolutionnaire léniniste avant de devenir critique des Soviets et de finir sa vie (ou presque) dans les prisons de Mussolini. Mais sur ce point-là, je crois qu’il avait raison. Les mots, les idées et les arts sont des armes. Gramsci prend à juste titre l’exemple de la culture des Lumières françaises qui a préparé la Révolution. Bien sûr, il ne suffit pas de penser la bataille des idées pour remporter la bataille politique. Mais Gramsci nous rappelle, avec William James, que « nos idées sont les instigatrices de nos actions ». Ainsi, si les mots font du vent, celui-ci peut mal tourner. L’art peut être pernicieux, lorsqu’il participe à la déconstruction d’une société fondée sur des valeurs et des institutions humanistes. Quand il œuvre à la liberté, il est bienfaisant.
C’est pourquoi il faut soutenir un art et une culture de liberté, une culture libérée de toute soumission publique, de façon à irriguer la société de l’esprit de liberté. C’est au demeurant ce qui rendra nos sociétés et notre civilisation plus fortes. Car les civilisations de liberté résistent mieux et quand elles meurent, elles revivent autrement. Thucydide fait dire à Périclès qu’Athènes était forte de ses institutions et de son amour de la liberté autant que de sa façon de savoir « concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l’énergie »[11]. Et si bientôt la Grèce de Périclès fut vaincue par les Romains, elle ne tarda pas à conquérir l’esprit de Rome.
Il apparaît ainsi que les civilisations qui se sont construites sur la culture ont duré plus longtemps à travers leur langue et leurs arts quand bien même elles durent céder le pouvoir politique et militaire à des barbares[12], quand bien même elles vécurent des péripéties et des parenthèses de liberté de toutes sortes. En témoigne, me semble-t-il, notre propre civilisation fondée, dans le creuset de Jérusalem, Athènes et Rome, sur le principe, même s’il fut maintes fois bafoué, du respect des valeurs transcendantales transmises par la Bible, la philosophie grecque et le droit romain.
Et quoi qu’on dise de l’Amérique du Nord, sa force n’est-elle pas due au fait qu’elle n’a pas construit son État sur la force de sa victoire contre les Anglais mais plutôt sur une philosophie que nous livre la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, dont Thomas Jefferson fut le principal rédacteur : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés » ? Lors d’une célébration à la mémoire de Thomas Jefferson, à Boston en avril 1859, Abraham Lincoln, qui n’était pas encore le premier président Républicain des États-Unis, rédigea cette adresse : « Tout l’honneur revient à Jefferson, à l’homme qui, sous la pression tangible d’une lutte pour l’indépendance nationale menée par un peuple unique, eut le sang-froid, la prévoyance et la capacité d’introduire dans un document purement révolutionnaire une vérité abstraite, applicable à tous les hommes et à toutes les époques, et de l’y immortaliser de telle manière qu’aujourd’hui, et pour tous les jours à venir, elle soit une réprimande et un obstacle pour ceux-là mêmes qui annoncent le retour de la tyrannie et de l’oppression »[13].
Il est probable que les civilisations soient toutes mortelles, y compris la nôtre. Mais l’idée de liberté, que l’art fait vivre autant qu’il la vivifie, porte ces valeurs transcendantales par lesquelles les générations se projettent au-delà d’elles-mêmes. Il n’est pas ridicule de penser que les civilisations qui partagent ces valeurs sont et seront toujours plus vivaces par elles-mêmes ou par leurs successeurs qui les adopteront.
[1] Benedetto Croce, Essais d’esthétique, Paris, Gallimard, 2019, introduction, p. 13.
[2] Ibid., p. 71.
[3] Circé avait prévenu Ulysse : « Il vous faudra d’abord passer près des sirènes. Elles charment tous les mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs chants ! Jamais en son logis sa femme et ses enfants ne fêtent son retour… » Homère, L’Odyssée, trad. et prés. Victor Bérard, Paris, Le Livre de Poche, 1972, chant XII, v. 41-43, p. 221.
[4] À propos du mythe d’Ulysse, voir l’article de Romain Marsily, dans ce numéro.
[5] Christophe Ono-dit-Biot, L’Odyssée de l’Odyssée, Paris, Grasset, 2026.
[6] Dai Sijie, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Paris, Gallimard, 2000.
[7] Andreï Makine, Le Testament français, Paris, Mercure de France, 1995.
[8] Voir l’article d’Alain Bertaud dans ce numéro du Journal des Libertés.
[9] Emmanuel Kant, Fondement pour la métaphysique des mœurs, Paris, Hatier, 2000, p. 68.
[10] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Q10, § 13, p. 1249-1250, cité et traduit par Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023, p. 471.
[11] Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre II, § 37, trad. Jean Voilquin, Paris, Flammarion, 1991.
[12] Cf. Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Points, coll. « Points Histoire », 2016.
[13] Cf. article de William Kristol, Ce pour quoi les Américains continuent de se battre, Commentaire, n° 193.
